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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 15:24

 

     La pensée archi-néo-post libérale a au moins un avantage : dans sa langue de nickel, elle serine toujours le même refrain. Tout doit être géré comme une entreprise. La  Sécu, l’Hopital, l‘École, l'État même, pendant qu'on y est - du moins ce qu'il en reste (et on sait qu'il y en malheureusement toujours trop). C'est le seul moyen de donner à l'aliéné libre cette motivation qui déplace les montagnes au service de la main invisible du marché....

 

 

    Si l’on en croit l’incisive présentation de l’éditeur de ce livre, Julien Prévieux est un jeune artiste qui, à la fin des années 90, a dû chercher du travail et qui, devant la vanité et l’humiliation que représentait la violence sociale et symbolique de ce rite hypocrite qu’est la lettre dite de motivation, décida de rédiger des lettres de non-motivation clairement, longuement, implacablement explicitée à ses futurs non-employeurs. Il en envoya plus de mille en France et à l’étranger. Une sélection nous est proposée : d’une part des lettres qui eurent une réponse (souvent pré-écrite), d’autre part des lettres qui n’en eurent aucune.

 

     Plutôt qu'une lettre à la motivation calibrée, stéréotypée qui blesse le rédacteur en le dépossédant de ses propres mots, une lettre de démotivation qui attaque, qui dénonce, qui ridiculise, qui explose au nom de la vie et de la survie, loin des DRH....Ce livre en est, en quelque sorte, le press book joyeusement affirmatif...   

 

 

    Le talent de J. Prévieux est incontestable. Chacune de ses lettres trouve un angle, un style, un ton qui font exploser les niaiseries racoleuses des propositions arrogantes de ces petites ou grandes annonces de recrutement qui se veulent pleines de vie et d'entrain (à cet égard la couverture du livre est une belle réussite: c'est le catalogue du pêt-à-employer barré d'un rouge réjouissant). Au moment où l’on parle de flexibilité, de souplesse, d’adaptabilité pour en réalité mettre au pas les futurs employés ou conformer les anciens dans leur asservissement, c’est lui qui fait montre de finesse, de souplesse, d’élasticité....Il peut être taulard prétendant devenir caissier, jeune chômeur qui tutoie son anonyme interlocuteur, retraité qui veut reprendre du métier au bout de 15 ans. On voudrait tout citer.
    Ainsi l’EFFCAD s’adressait au moins de 26 ans qui avaient envie de réussir et leur proposait une formation payée à 65% du Smic. En bonne logique, Prévieux leur demanda par courrier quel était le rapport entre cette somme ridicule et le fait d’avoir envie de réussir. Il aura eu une réponse confondante à l’en-tête de FORMER POUR GAGNER...Une autre fois il voulut rappeler en toute innocence que dans l’enfance il excellait dans le décryptage des abréviations mais comme il avait perdu cette qualité il devait renonçer à postuler pour une entreprise dont il se sentait malheureusement incapable de deviner ce que  cachait  l’étonnant  K-TRON.

 

   Une des grandes spécialités de Prévieux : il réagit vivement aux photos (souvent minables) qui ornent les offres d’emplois. BICS-BANQUE POPULAIRE recherche des commerciaux débutants. Une photo de voilier est collée à la question suivante : VOUS NE VOUS VOYEZ PAS FAIRE CARRIÈRE DANS LA BANQUE? Non sans pertinence, il leur demande ce que vient faire un voilier dans le recrutement d’un commercial et leur répond tout de go : «non, je ne veux pas faire carrière dans la banque».... Il lui arrive aussi d’écrire pour savoir ce que veut dire telle photo de telle agence: le comble du fou-rire rageur est atteint par sa lettre à FRANCE QUATE INDUSTRIE où il émet quelques hypothèses sur le cliché affichant trois commerciaux courant comme des furieux malgré le pénible  handicap de leur attaché-case. Un autre jour, il sermonne comme il faut une entreprise qui cherche un façonneur de marbre motivé et souriant: "le travail c’est sérieux" leur écrit-il et demander du sourire risque d'être contre-productif. D’autant que l’entreprise est sise au Val-Joyeux...Je vous laisse lire sa réponse à NUMÉRICABLE NOOS : un de ses chefs-d’œuvre.

 

 

     Un autre, un de plus. La maison CHAMPION lui promet d’être un champion avant un an : il fait une lettre détaillée sur sa carrière de skate-boarder / frestyle commencée à Blagnac avec un run de mutant : switch stance flip 360°, impossible flip, kickflip nose manuel to flip 180° ...yeah !!! Old-style de tuerie (...).» Hélas non seulement la discipline a périclité mais, ce jour là, il n’avait pas été champion. La preuve qu’il ne le serait jamais. Il est obligé de leur écrire pour leur dire pourquoi, en toute franchise, il ne pouvait décemment pas  poser  sa candidature.
    Inoubliable encore sa lettre de protestation à Bouygues Telecom qui avait misé sur le mot bien usé mais toujours recyclable de GÉNÉRATION : sa lettre est une merveille de causticité et de lucidité. 

 

     Les réponses? Quand elles existent, elles sont automatiques et prouvent qu'un rédacteur de curriculum vitae n'a pas d'existence aux yeux de ces recruteurs humanistes ...Cependant c'est la lettre lettriste par excellence qui  lui fit obtenir un rendez-vous...

 

      Une autre exception encore: Prévieux s’en prend un jour violemment à Henkel France et explique  la raison pour laquelle il ne travaillera jamais pour eux : ils ont déversé du nitrate de sodium à Belvedère dans le Kent. Surprise :il reçoit quelques paragraphes d'une prose certes prévisible mais honnête. Cette lettre prouvant au moins que quelqu’un a fait l’effort de le lire et de lui répondre.

 

 

     Parce qu’il évite toute facilité et parce qu’il ne révèle aucun mépris pour les demandeurs d’emplois mais bien de l’agressivité critique envers les demandeurs d’employés auxquels il ne passe rien, ce livre est roboratif. En aucun cas il ne participe à l’entreprise de fatalisme du «c’est comme ça, on n’y peut rien» qui fait courber l’échine. Il suggère la perversité de bien des gestes et rituels quotidiens dans le travail, il fait comprendre l’anomie ambiante, il interroge sur la folie inhérente aux entretiens d'embauche mais, surtout, il rend du pouvoir aux mots. Il «motive»....


 

 

texte en cours de rédaction

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 09:20



   


     À l’écart des sentiers battus ou battant autrement des sentiers trop fréquentés, loin des hiérarchies et normes du voyage dit moderne, négligeant les marches forcées, la littérature de tourisme ou le tourisme littéraire, empruntons un peu le chemin de l’écrivain cosmopolite Cingria (1883-1954) qu’en sa belle postface Anne Marie Jaton définit comme «Constantinopolitain, Italo-franc levantin nanti d’une grand-mère maternelle helvétique»...Ouvrons un livre en apparence minuscule, PENDELOQUES ALPESTRES (paru chez Mermod à Lausanne en 1929) qui vous élève en racontant une ascension et une descente. 

 

 

      Prenons son pas. Il pourrait s’agir d’un récit mais non, il corrige: «il n’est rien arrivé». Il veut seulement décrire un spectacle, «mais de quelle rareté et de quelle splendeur!» Quel spectacle? N’allons pas trop vite. Marcher est un art. Il faut accompagner la marche de Cingria, suivre son rythme..Dans son chemin empierré, «graveleux» et souvent désert, il va vous parler du fantastique, de l’art baroque, de ce qu’il appelle la cantine (pension située au sommet) avant même qu’il n’y soit arrivé....Comme le touriste détesté amicalement "consterne" l’altitude, le lecteur doit «apprendre le sérieux de la vie». Apprendre à voir l’essentiel et à ne pas sentir l’insignifiante noise comme, d’instinct, les pèlerins ne voient ni n’entendent les voyageurs encombrants et bruyants. Il y a sous nos yeux une poétique de l’effacement et de l’apparition. De l’éternité comme on devinera. De ce qui arrive quand il n'arrive rien. 

 

 

   Dans PENDELOQUES, vêtu de façon intrigante pour l’un des marcheurs rencontrés, Cingra grimpe en direction de Heiligkreuz, «lieu de pèlèrinage célèbre, situé près des neiges dans un renfoncement inaccessible» et qui attire des pèlerins traversant «cols, gorges, alpages, glaciers dans des voyages qui peuvent durer de six à huit jours».... Nous n’en saurons guère plus. Pèlerin lui-même parti de la plaine, après une halte dans le village de U. où la langue a soudain changé, il chemine dans un froid défilé, non pas dans une voiture comme on le fait encore selon lui avec un joueur de trompette derrière et un chasseur d’aigles à l’avant mais avec un jeune porteur silencieux possesseur de six doigts (croit-on) et qui redescendra le jour même dans la vallée. Ce porteur de balluchon muet  respecte toujours la même distance entre eux (quatre mètres) et ne se retourne jamais (au contraire de Cingria à son retour - mais n'anticipons pas). Le lieu devient au fur et à mesure «toujours plus humide et plus escarpé et plus sauvage». Cingria avance en dissertant avec lui-même. ll est dépassé par quelques autres marcheurs, étudié de façon insupportable par un fâcheux qui heureusement disparaît vite. Entouré soudain de moustiques, il est arrivé pour faire une halte de huit pours à la "cantine" tenue par un vieillard poète et son saint-bernard.. Il dit peu sur le sanctuaire, note tout de même que le lieu naturel a l’apparence d’une disposition rituelle. Il y retrouve son ami B. géologue ainsi que son fils Conrad. Surviennent d’autres pélerins, modestes. Il est là pour les voir, de loin puis de près comme lui conseille l'aubergiste. Pourquoi cet ardent désir non pour le sanctuaire mais pour ceux qui s'y rendent avec efforts et fatigues?

 

   La réponse n'est pas aisée mais on peut en trouver une esquisse. Le sacré cingrien émerge où il veut.

  Dans le groupe qui survient se détachent soudain deux personnages «tout à fait extraordinaires» et point vus tout d’abord : en premier, une jeune femme qui leur rappelle l’Espagne, suavement austère, et qui, digne d’être une princesse, «semblait appartenir à quelque tableau d'un grand genre, à quelque grand drame d’une littérature propre et haute, où le paroxysme est la réserve, une lassitude, comme maintenant, au milieu des rochers sur un fauteuil, l’immolation jusqu’à la lie. Toute jeune elle était et toute gracieuse, et encore plus belle ainsi, toute meurtrie de fatigue acceptée, nulle sans doute pour les autres, réelle pour une princesse. Car elle était une princesse ou, plutôt, je veux dire ceci que tout ce qui se déplaçait silencieusement actif autour d’elle en conférait le sentiment».»

Elle n’est pas seule : non loin il y avait, «dans la même nuance, le même dosage de surrection citadine dans le rocher, il y avait, dis -je, auprès d'elle, un homme qu'il fallait deviner tellement son empressement sans effort, sans paroles, sans gestes apparents allait de soi, laissant agir la race, race principalement de l'âme que par une abnégation continuelle il avait très haute, et qui lui commandait cet effacement».

    La réaction de Cingria et de son ami B est extrême: ils parlent, ils ont envie d’écrire un dialogue austère, ils rêvent de connaître leur lieu d’habitation qu’ils imaginent «sur le flanc de ces montagnes terriglement arides, autrefois - avant le déluge-toutes entières tombées». Ils la voit «entre des maïs ou ces vignes verticales où se bleuit l’abricot fier».

    Guidé par une attente sans objet, Cingria connaît une sorte d’épiphanie qui dit beaucoup sur lui, sur sa foi, son esthétique. Sur ce qu'il entend par grand, haut, noble. Dans une
humble cabane de montagne, non loin d'un saint-bernard bavant et présidant à des délurement absolus,   apparaissent des personnages de Velasquez ou de Calderon qui sans rien  rompre de l’harmonie qu'ils installent, se détachent, prennent une distance qui est comme la manifestation en eux d’un élan en suspens, d’une grâce gagnée sur l’épuisement, d’un sacrifice qui illumine et embellit. D'une gravitation qui vient, qui presse  d’en-haut.
     Cingria redescendra dans la plaine, un jour de fête dans la ville où il reprit le train. Un travail littéraire l’attend, un éditeur le presse. Le chien le suivra longtemps pour de vrai et durablement par la sensation de sa présence. Inutile pour lui de se retourner.

 

 

    Voilà le pas de Cingria. D’une sensibilité difficilement définissable, il capte, accueille tout ce qui élève, trouve le prix et les mots de tout instant qui pèse du poids de la grâce : un doigt surnuméraire qui inquiète; la musique d’un torrent bien vivant mais mortel à «l’énorme voix pantelante» ou encore cette « énorme voix d’en bas», «ce son ultra-grave et frais, sévèrement maternel, impossible à entendre ailleurs, et qui apprend des choses impossibles avec tant d’horrible précision tendre ailleurs ; qu’on a peut-être entendue quand elle était un être , et qui est peut-être ici, rien qu’ici, encore un être»;  des cascades arrachées au pittoresque; un saint-bernard qui joue et paroxyse ou entrave un couloir; des compagnons anonymes de cantine qui passent pour dire simplement le passage...

   Avec ses digressions, ses tours et détours, Cingria nous tend un art poétique (1) indissocié d’un art et d’une géographie de la vie. On peut vivre en plaine, c’est son cas. Mais il n’est pas souhaitable d’oublier la montagne, il n’est pas question de garder l’esprit de la plaine qui «unifie et départicularise l’esprit, rend aimable, disert, facile, inventif mais, dans le même temps que tout cela, rend idiot" : sans la montagne, «on ne comprend rien à l’épître de saint Jude, rien à l’Enfer de Dante, rien au Festin de Pierre: rien aux verticalités sévères de la grande histoire et de la vie».

    Chez Cingria il y a de l’effort, de l’oubli, du souvenir, de la légèreté, de la surprise: en hauteur vous pouvez vous trouver face à la noblesse d’un tableau espagnol ; d’en bas montent des voix lourdes. Une seule certitude, qui agite: «La race de l’homme n'est pas de la plaine. Il n'y a point de race. C'est à savoir qu’il n’y en a qu’une: bouger, errer, ne se fixer jamais. Le lieu enseigne: alors quitter l'autre lieu, maudire sa ville. Étant de la plaine, allez sur la mer; étant de la vallée, allez dans la plaine, enrichissez-vous et revenez dans la montagne. La mer est plaine ou montagne à la fois selon le vent; et l'homme ne doit pas ignorer l'Esprit qui souffle où Il veut


    Telles sont les pendeloques alpestres qu’évoque Cingria : «Sur la mousse étaient déposés comme intentionnellement, comme en  l’honneur d’un génie, des minerais aux feux splendides. On aurait dit des pendeloques. Il n'y avait dans l'air pas une libellule, pas un moucheron, pas un oiseau. Le petit lac était parfaitement calme. Le soleil allait se coucher et, déjà en juillet, il faisait froid. J'ai appris par la suite que ces pierres ainsi que cette disposition et cette taille - les unes étaient en forme de cœur, d'autres en forme de trapèze ou de  pentagone - n'étaient qu'un accident naturel.»  

 

 

 

 

  Sans le vouloir quérir et encore moins conquérir, Cingria, découvre en tout, selon des dispositions heureusement imprévisibles, l’accident naturel. Quand il a une forme détachée, rigoureuse (voire acérée), cristalline, miroitée, scintillante qui fixe provisoirement l’attention, la dépouille de l’anecdotique, et, comme le dit une merveilleuse méditation entre crochets, quand il nous mène à comprendre que  «tout le possible existe sans qu’il soit besoin qu’il se réalise» mais surtout que « le possible qui,ne se réalise pas n’est que suspendu».

 

   Pour Cingria la limite de l’humain est le vrai surnaturel. Pour nous, dans l'effacement même d'un texte ténu, demeurera, sans qu'il soit besoin de se retourner la pendeloque sertie de grâce.
 

 

Rossini

 

(1) Sur ce point il est inutile de répéter les beaux passages de la postface d 'Anne Marie Jaton.

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 06:38



    Comment saluer un écrivain, une œuvre ou l’ensemble de son œuvre? Comment une nation (ou certains de ses membres) peut-elle lui montrer sa gratitude? Le doit-elle? Le faut-il?

    Depuis plus d’un siècle, loin de la panthéonisation française, avec de grands ou petits prix, les sociétés (nations ou sociétés privées) ont surtout choisi l’argent comme récompense. Qu’y a-t-il de commun entre une œuvre et une somme d’argent - question plus fréquente dans le milieu des Beaux-Arts, et pour cause? Un roman vaut-il un prix? Qu’est-ce qui, en ce cas, s’échange? Que veut dire donner, attribuer un prix à un auteur?

    Le livre de Thomas Bernhard, publié de façon posthume et sans doute largement rédigé en 1980, permet de comprendre les enjeux de telles questions.

    Les Français  connaissent et aiment Thomas Bernhard pour ses romans et pour son théâtre et les Prix qu’il évoque ici lui ont été attribués au début de sa carrière, dans les années soixante, avant qu’il ne devienne assez vite l’objet d’un rejet radical et violent de l’establishment autrichien comme on le constate dans les dernières pages.

    Que sont ces petits textes? D’une part une brève narration pour chacun des neuf prix qu’il reçut (du prix Grillparzer au prix Büchner en passant par le prix de littérature de la chambre de .....commerce (qu’il apprécia beaucoup)) et, d’autre part, le texte des quelques beaux discours qu’il prononça (après les avoir rédigés au dernier moment) et qui lui valurent des critiques virulentes.   

 

 

    Les familiers de Thomas Bernhard trouveront ici avec plaisir quelques petits éléments biographiques (enfant, il a cotoyé Horvath!; adolescent, il a aimé ses années d’apprentissage dans le commerce qui lui permirent d’écrire LA CAVE; fâché contre la littérature, il fut un temps livreur de bière pour la célèbre brasserie Gösser;  on apprend qu’il a même appartenu au PS autrichien, peu de temps ...- on mesure l’importance extrême de sa tante dans sa vie et on est heureux de connaître en passant dans quelles circonstances certains de ses livres ont été écrits ou remaniés au dernier moment dans une chambre d’hôtel) et retrouveront quelques-unes  de ses qualités: ses évocations sont vives, précises, drôles (Bernhard s’achetant un costume chez Sir Anthony pour recevoir son premier prix et l'échangeant après la cérémonie; Bernhard attendu par des autorités culturelles qui ne le connaissent pas...); son sens de la dérision et de l’auto-dérision fait merveille (il s’avoue même...naïf; dans un des prix on le prend pour un autre). Ce n'est pas une surprise :il se montre homme des emportements pour des choses assez peu contemplatives ou franchement mal choisies: il faut lire ses aventures et mésaventures avec la Triumph Herald qu’il s’acheta sur un coup de tête à la sortie d’une remise de prix mais également  voir comment sous l’emprise d’une expression répétée à satiété par le  vendeur de biens ("excellentes proportions") et dans un brouillard qui interdisait de connaître le paysage environnant il s’acheta d’une ferme infame en Haute-Autriche.

 

    On voit se dessiner en pointillé un portrait de Thomas Bernhard : un écrivain qui a très peu pour vivre et qui, sur un coup de tête, gaspille de pauvres gains tout en sachant se contenter de peu (un pull et un pantalon depuis la guerre...); un homme qui est reconnaissant à jamais pour les gestes généreux qu’on a eu a son endroit et qui sait valoriser en un portrait pudique de nobles figures d’un monde qui n’est pas le sien mais a droit à son admiration: on n’oublie pas Monsieur Haidenthaler. On est touché par la gratitude qu’il a l’égard du délicat critique, le subtil Triestin Piero Sismondo qui fut, à une époque difficile pour Bernhard, le seul à défendre son théâtre. Un homme qui passe souvent pour nihiliste et qui sait dire simplement de grands moments de joie affirmative presque enfantine comme celle du Monte Maggiore.

 

 

     Naturellement on retrouve aussi ses mépris (on peut trouver injuste celui qui vise son ancien ami Gerhard Fritsch dont le suicide ne l’émeut guère), ses mécontentements (il n’épargne pas une troupe qui joua mal une de ses pièces), ses dégoûts violents (à peine arrivé dans une ville, il sait qu’il la déteste (Augsburg, Ratisbonne, Wurtzburg, Salzburg...quitte à finir par y vivre...); il exècre les artistes prétentieux et théoriciens de leur propre nullité qui le mettent en rage (ainsi ce Saiko insupportable)). On n’est évidemment pas surpris par son indignation devant l’anti-sémitisme qui règne encore en Autriche (on refuse à Canetti un prix parce qu’il est juif ...et, sans le savoir, on le donne à un autre écrivain juif...) et face à tout ce qui n’a pas encore été liquidé dans l’après-guerre en particulier une idée de la culture et des arts (« Oui(...) au Sénat des Arts ne siègent que des trous du cul catholiques et nationaux-socialistes, flanqués de quelques Juifs-alibis»), ce qui lui vaudra tellement de haine orchestrée politiquement et médiatiquement.

    On voit progresser dans ses pages, au fil des années et des prix, une clairvoyance qui aura de rudes conséquences pour lui: le comble de la violence apparaissant lors de la cérémonie du PRIX D’ÉTAT AUTRICHIEN DE LA LITTÉRATURE pour lequel il n’avait d’ailleurs pas postulé...C'est le nœud de ce petit livre.

    Que son minotier examinateur d’apprentissage, Monsieur Haidenthaler, n’ait lu qu’une œuvre de lui ne le choque pas et ils passent ensemble un merveilleux moment : ce qui le scandalise c’est que des domaines (l’Industrie) qui n’ont rien à voir avec les arts se fassent de la promotion sur le dos d’artistes qu’ils ne connaissent pas et surtout que l’État se fasse dictateur du goût. S'il s'amuse au début d'
une ministre qui, ne le sachant pas près d'elle, le traita d'"écrivaillon", il dit pis que pendre de l’écrivain Wildgans qui symbolisent la vision étroite qu’ont, selon lui, les Autrichiens de la culture. Il raille l’exercice de ventriloquerie des ministres qui lisent des mémentos erronés de leurs conseillers et vantent une œuvre qu’ils n’ont pas lue. C’est le provincialisme arrogant du ministre Piffl-Percevic qui le hérisse. Les exercices de fureur qu'on connaît dans ses romans affleurent particulièrement à ce moment.

   Mais il faut lire ses deux discours sur le froid et sur l’État pour comprendre combien l’artiste solitaire, forcément solitaire ne peut que déranger, irriter, mettre en colère un ministre étranger à la culture dont il se dit et se croit pourtant le promoteur.

 

    Qu’est-ce que MES PRIX ? Un recueil d’anecdotes qui prouvent l’état de la littérature dans un grand petit pays européen: une activité qui donne lieu à des rites vides de sens mais pas vides de récupérations médiocres. Une prise de conscience de la vanité des prix littéraires puis peu à peu de leur nocivité. L’argent est la seule raison de les accepter et, dans le cas de Thomas Bernhard, selon lui, la preuve d’une grande lâcheté sur laquelle il insiste beaucoup. Plus sa célébrité grandit, plus les prix augmentent et plus Bernhard devient acerbe - le prix a au moins la vertu d'éclairer les malentendus. L’évidence s’impose radicalement dans sa lettre de démission de l’Académie de Darmstadt: «Si l'on songe à quel point, peu importent les circonstances, un seul poète ou écrivain est déjà ridicule et difficilement supportable à la communauté des hommes, on voit bien combien plus ridicule et intolérable encore est un troupeau entier d'écrivains et de poètes, sans compter ceux qui sont persuadés d'en être, entassés en un seul endroit ! Au fond tous ces dignitaires ayant rallié Darmstadt aux frais de l’Etat ne 'y réunissent que dans le but, après une année stérile passée à se haïr à distance, de se raser mutuellement durant une semaine supplémentaire. Le verbiage des écrivains dans les halls d'hôtel de la petite Allemagne est probablement ce qu'on peut imaginer de plus répugnant. Ça empeste plus encore lorsque c'est subventionné par l'État, à l'image de tout ce nuage actuel de subventions qui empeste et empuantit tout. Les poètes et les écrivains ne doivent pas être subventionnés, encore moins par une Académie elle-même subventionnée, ils doivent être livrés à eux-mêmes».

    Artiste ou non, «créature d’agonie», chacun est livré à soi-même et doit interroger sa détresse quotidienne. Dans une société à la fois archaïque et du spectacle, le prix vient rassurer, conformer, apprivoiser, éliminer. Il rend décoratif. Le prix introduit de l’interchangeable dans une pratique qui cherche un échange sans équivalent d’aucune sorte. Une œuvre est un pari incalculable et aucun prix ne doit le réduire.

 

J.-M.Rossini

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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 07:12

FEDERICO TAGLIATESTA : INSTRUCTIONS AUX ACADÉMIQUES (2005, préface de Pascal Engel;  éditeur: Christophe Chomant).


                 Dans ce petit traité posthume trouvé parmi les papiers d’un étudiant né évidemment dans le pays de MACHIAVEL  et mort tragiquement de façon accidentelle, il est beaucoup question de photocopies. Certains lecteurs de générations plutôt anciennes imagineront facilement cette suractivité fébrile complétée aujourd’hui voire supplantée par le copier-coller. Ils auront en mémoire l’image de cohortes d’étudiants qui vivaient courbés sur un flash vert plus ou moins masqué par un volet de plastique dégradé et  échangeaient feuilles de cours, dactylographies, papiers racornis, froissés, souillés moins pour combler une soif de savoir que pour s’épargner le moindre effort! Comment ne pas saluer alors l’éditeur de ce volume pour le remercier de nous donner,  avant même le plaisir de lire, la joie de voir, de toucher, de tâter un papier de qualité, phénomène devenu rare et coûteux.

    Avec un sens évident de la parodie,Tagliastesta reprend pour notre édification une très ancienne pratique, particulièrement prisée en France et en Europe au XVIIème et au XVIIIème siècles : celle de la Somme de conseils que des hommes de pouvoir (ayant réussi ou échoué) adressent à ceux qui dans un domaine ou un autre veulent s’imposer à tout prix. Le texte peut être sérieux ou critique à force d’ironie.



    Tagliatesta a pour objet d’étude la France, la France républicaine, pays de la probité, de l’égalité. La France, terre d’exceptions intellectuelle et culturelle. La France universitaire, normalienne, cnrsisée.

    Avec méthode et patience, il examine les lois de l’université française, ses différents corps, leurs modes de fonctionnement, leurs voies d’accès, de promotion, de sélection (mot tabou par ailleurs). Il conseille, suggère, recommande comme si tout allait de soi. Au total les mots qui viennent vite à l’esprit sont misère, paresse, incompétence, impéritie, vanité, vacuité. Isolons quelques impératifs et quelques SI dans cette chaîne de conseils, gages de beaux succès: «Si malgré tout cela l'on juge votre travail mauvais ou sans originalité (ce qui serait un scandale) dites-vous que tout bien considéré le métier d'enseignant que pourraient vous procurer vos études n’aurait guère rapporté, et que vous aurez au moins pendant ces années passé votre temps sans trop vous salir les mains ni vous fatiguer. Plaignez-vous sans cesse de l'absence de postes, même les années où les places à l'agrégation augmentent, et suggérez que c’est parce qu’il n’y a pas assez de postes que vous l'avez pas réussi.

    Si vous ratez vos études consolez-vous en pensant que vous aurez cependant acquis assez de métier dans la rédaction de notes de lectures et autres exercices rhétoriques pour devenir journaliste ou chroniqueur de radio dans le domaine des idées ou de la littérature, ou même éditeur.  Vous aurez ainsi le plaisir insigne de critiquer les livres des professeurs qui vous ont collé à vos examens, et de les voir venir ramper à vos pieds pour avoir une notule sur leurs ouvrages dans la presse ou sur les ondes ou un livre  accepté dans vos collections.  Vous pourrez ainsi vous venger aussi de vos petits camarades qui vous méprisaient sur les bancs de l’université et qui sont restés croupir dans la profession enseignante.».

    Tagliatesta venu étudier en France a observé, enregistré avec intelligence et ses conseils rédigés directement en français sont de première main. Le lecteur qui a un peu fréquenté les couloirs de l’Université française n’a plus qu’à faire appel à sa mémoire pour raconter mille destins qui sont en réserve dans cette prose lisse et douce. Et voilà bien l’originalité de Tagliatesta : il vous décrit avec légèreté et élégance, sans élever la voix, sans emphase, sans coup de menton, sans procès déclamé mais avec une ironie seulement insinuante, avec un cynisme qui passe pour le comble du naturel une machine qui fonctionne comme celles de Tinguely.

    Les réformes ont beau passer, le système est toujours en place, encore plus minable, sournois, pervers qu’avant. Avec son tempo, ses espaces (le bureau personnel, quel enjeu!), ses stratégies, sa comédie sinistre. Un accident automobile nous a privé d’un bel esprit et d’une voix qui promettaient. D’autres chapitres seraient venus sous son clavier: il aurait nécessairement complété ses conseils aux femmes et il serait venu tôt ou tard à étudier cette puissante tradition universitaire française du Chic Radical qui vous ouvre toutes les portes et toutes les tribunes.

    Un bel objet, une préface sobre et efficace de Pascal Engel, des conseils qui dépassent la seule université : écoutons Federico Tagliatesta.

 

___________

 

Sur le même sujet on peut lire aussi un texte plus personnel : LES SECRETS DE FAMILLE DE L'UNIVERSITÉ de Judith Lazar publié par LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND (2001).

 

J-M. R.

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 09:44






    «Les adultes ne comprenaient rien à ce qui se passait dans la tête des enfants renchérit Max», Max le Hongrois bien sûr, un des personnages qui traversent la vie de Käztchen, le petit héros de ce merveilleux roman au tissage savant.

    Après les plus grands écrivains, Y. Hoffmann relève ce défi séculaire: comment épouser le regard, les sensations,  la conscience d’un très jeune enfant? Comment écrire à hauteur d’enfant, sans mièvrerie, sans artifice, sans affectation?

   
    Comment parler de Kätzchen, orphelin de mère et très vite éloigné de son père (krank, dit-on poliment), ballotté entre tante Oppenheim et oncle Arthur, sans oublier Max le Hongrois ou encore Abigaïl?

     Comment? Avec la plus profonde légèreté. Avec un conte écrit en suivant le troisième œil.

     En évoquant dans des décors à peine esquissés (il n’est question que de fauteuils, d’escaliers, de cadre de fenêtres, parfois de miroir et,plus tragiquement, de vitre), le plaisir d’un parfum, d’une musique ou d’une position dans l’espace (une sorte de perchoir), de l’étrangeté de certains objets (la canne aux oiseaux d’oncle Arthur qui donne l’envol à maints autres oiseaux), en rapportant une rêverie, une supposition, l’esquisse de comparaisons et d’antithèses, en énonçant en phrases sèches des intuitions, des inductions imparables (comment oublier celle de la marche et du cœur (p.34)?), une spéculation sur l’ombre des hommes (p.36) ou sur Gott (p.50), des hypothèses fantaisistes (la scène primitive réécrite peu à peu par l’enfant est inoubliable),d’autres vite abandonnées, en citant des chansons (hawa), des phrases de tel ou tel qui attirent des prolongements immédiats (qu’on pense au cri du marchand de journaux, à l’œil du cyclope qui oriente le livre ou au simple énoncé du nom de Chypre ou encore «au mort d’hier et de demain»(p.41)), des mots humbles en hébreu, en allemand, en arabe qui sont lumineux, des interrogations qui perdraient à n’être que théologiques (l’absence de dieu) ou philosophiques (Kätzen est-il immobile ?(p.54);tout est-il nécessaire?).

    Vous tenez entre vos mains de lecteur un livre minuscule, bordé de blancs dont le récit mène vers de la neige et une montagne barrée par de blancs nuages. Ces blancs rythment la lecture. Chaque paragraphe est une étape dans un temps et un espace que le père de Kätzchen a bien défini : «(...)le temps n’est pas rectiligne. L’espace n’est pas plan». Quelques encoches du temps dans une vie qui commençait à peine.

 

    Kätchen et ses proches ont souvent le nez en l’air. Le lecteur aussi. Chaque paragraphe l’arrête. Ce livre nous retient, nous sollicite sans en avoir l’air mais avec une force sidérante.

    Un enfant avance en tenant quelques mains amies. Ce qui nous est restitué, suggéré est infime et fondamental. Nous croyons sourire, comprendre, situer. Nous arrivons en sa compagnie au kibboutz auquel il va vite préférer une vache. Nous vivons avec lui le test de Rorschach. Nous suivons avec lui son père. Mais nos explications toutes faites sont suspendues. Le frôlé du sens demeure et retarde voire écarte à jamais une compréhension intellectuelle.


   On doute toujours de la phénoménologie. Toujours trop abstraite, quels que soient ses domaines. Nous tenons ici une phénoménologie des silences, des  accidents du sens, de l’entrée dans le monde sans que meurent les bribes du  monde premier où les limites du rêve et du défini ne sont pas encore posées.

    Un livre unique, un texte ajouré comme une dentelle de Margerete, un chef-d’œuvre  qui rend heureusement songeur.

 

 

 

 

 

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Si vous souhaitez connaître un peu mieux l'auteur allez voir cet article du MONDE

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/05/26/les-contes-zen-d-hoffmann_1527509_3260.html

 

J.-M. R.

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