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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 07:05


«(La symétrie de Morno est un moteur pour l’imagination, et amène à des réflexions profondes)» (page 127)



    Qui peut encore prétendre que la logique et l’imagination sont incompatibles? Admirateur de Perec, de Borges et de quelques autres, Bernard Quiriny (critique écrivain (ou écrivain critique)) nous convainc lui aussi du contraire avec l’aide de son personnage récurrent, Gould qui tient de Stephen Jay un art de la découverte et de l’explication et de Glenn un génie de la variation singulière.

    UNE COLLECTION PARTICULIÈRE se présente comme un recueil de nouvelles classées et tressées selon des motifs différents mais complémentaires: il y aura même des transferts discrets de fil à fil, la parallèle n'hésitant pas ici à se faire perpendiculaire. Amateur de labyrinthe, vous serez embarqué dans une odyssée où tout est généré par des additions, des soustractions, des multiplications, des duplications, des permutations, des combinaisons, des extensions, des progressions, des inversions, des répétitions à l'identique ou avec variations.... Sous ses allures obsessionnelles, la physique quirinyenne est très pointue mais ne cache pas qu'un big bang à l'envers pourrait nous menacer ....


    Le fil éponyme évoque neuf collections du bibliolâtre Gould, l’ami belge du narrateur qui ouvre le livre avec une conférence sur la littérature et l’oubli. Quatre cas forment le sujet de l'exposé : un certain Martelain qui écrivit après un accident de la route mais ne gardait pas souvenir le lendemain de ce qu’il avait écrit la veille et ne le reconnaissait pas comme étant de lui et qui finit par écrire chaque jour le même texte à quelques variantes près jusqu’au jour où enfin il reproduisit son texte à l’identique mais sans s’en croire l’auteur; un commerçant d’Aubagne qui publia un recueil de Contes et qui oublia pendant des décennies qu’il était écrivain; à l'inverse un Belge devenu pieux cherchant à retrouver des textes qu’il écrivit quand il était jeune et provocateur et qui lui semblent le comble des péchés; un Espagnol qui se suicida quand il comprit que ses livres sortaient à toute vitesse de la mémoire de ses lecteurs et ce même d’une page à l’autre.

 

   Notez bien que cette conférence donne la pichenette indispensable à l'entrée dans l'univers de Gould et de Quiriny : sa logique féconde aura beaucoup à constuire, à déconstruire et à dire sur l'espace et le temps qui nous résevent bien des surprises. Ce petit livre vous fait autant de révélations que l'accélérateur de particules du Cern.Au moins...

 

 

 

   Plus loin nous visiterons les arcanes de la bibliothèque de Gould pour y découvrir, dûment classés, les livres qui provoquent volontairement ou non l’ennui; les livres gigognes qui rendent le lecteur acteur de sa lecture; les livres qui ont été reniés par leur auteur avec une force plus ou moins grande; les livres (très rares) qui exigent de leurs lecteurs une tenue plus que correcte ; les livres de cuisine dont les plats vous rendent très provisoirement malades (mais d’une bénignité sans risque) ou dont les recettes sont irréalisables; les livres que les auteurs ont voulu les plus légers, les moins boursouflés et qui, une fois publiés, continuent à se corriger d’eux-mêmes (auto-création continuée en forme d'auto-déconstruction) selon des vitesses bien differentes; les livres qui ont sauvé des vies (dont la Bible «évidemment») ou ceux qui en ont liquidées parce qu’ils ont une âme selon Gould qui s’en méfie : il les cache derrière un rideau mais rêve de se suicider avec un livre suffisamment toxique; enfin trois catégories étonnantes : les livres piles, riches donc en énergie (électrique, calorifique, magnétique); les livres tombeaux (trois auteurs ont disparu de la pièce où ils écrivaient); les livres silènes qui, comme chez Rabelais, ne promettent rien de fameux mais contiennent soudain de merveilleux passages illuminant le reste (très médiocre) qui leur sert d’écrin.


    Autres collections, autre fil, d’un genre bien différent, résultats des nombreux voyages de Gould encore. Vous croyez avoir tout vu ou tout lu grâce à d’éminents écrivains voyageurs. Gould va vous en faire rabattre. Vous découvrirez une ville en Silésie où l’on parle trois langues en principe semblables mais avec des nuances infimes qui créent bien des soucis; Oromé, en Bolivie, retiendra votre attention: fatalistes, les habitants la laissent disparaître lentement par usure (mais une mémoire fatiguée ne ressemblerait-elle pas un peu à cette ville? Vous êtes entré dans le circuit quirinyen): Gould veut y retourner pour accélérer le désastre attendu. Vous prendrez peur à l’évocation du quartier Gorad de Kourmosk, en Russie, qui à force de se désertifier pourrait gagner toute la Russie voire toute l’Europe. Port Lafar, en Egypte vous effraiera moins mais vous fascinera grâce à Mansour, un constructeur de génie capable de répliquer en des maquettes follement fidèles cette belle ville. Gould vous fera connaître Morno, au Chili qui est construite strictement en miroir de part et d’autre d’une rivière, y compris dans les êtres qui y vivent : une mort à l’ouest aura sa stricte correspondante de l’autre rive : même Gould a vu son double .... Albicia se distingue par le nom de ses rues, squares, allées etc.: toutes sont dédiées à un seul être et baptisées d’un seul nom, Ricardo Mancian; Caori, au Brésil aurait pu se trouver en Argentine parce que
pour les visiteurs comme pour les habitants, c’est la ville de l’hypermnésie dont Borges parla si bien.... La nouvelle la plus courte du livre concerne Livoni en Sicile malheureusement construite au pied d’un volcan qu’on croyait éteint...Enfin la ville française de Saint-Hermier vit un jour sur deux, l’autre jour étant consacré à un sommeil de vingt-quatre heures..

   Vous noterez que les habitants d'Oromé pourraient attendre l'extension inarrêtable du quartier Gorad et qu'ils auraient mieux fait de construire leur ville comme ceux de Livoni en Sicile...; que ceux de Goran en Silésie devraient quand même visiter Albicia avec une triple traduction ou du moins une triple prononciation du nom de  Ricardo Mancian. Qu' il est dommage qu'aucun habitant de Caori au Brésil ne se soit pas trouvé à Livoni et ait pu échapper au séisme : nous aurions plus de détails sur cette ville disparue. On n'ose à peine imaginer Mansour le roi de la maquette visitant Morno et décidant d'en donner une réplique...à l'échelle humaine...

    On observera encore que si l’espace est abondamment traité dans ces nouvelles (un vide qui galope pour avaler toute la terre; un espace vidé par un volcan destructeur; un espace qui tombe lentement en ruine ; un espace symétrique, un espace identique en réduction), la question du temps n’est pas absente avec la ville de l’hypermnésie et la cité dont tous les édifices ne portent qu’un nom et un seul.
   Le troisième fil de la tresse est constitué de six contributions consacrées à NOTRE ÉPOQUE. Si certaines manifestations récentes vous ont échappé, il est heureux qu’elles soient enfin portées à votre connaissance. Dans la première, les morts ressuscitent soudain ce qui fait reculer le nombre des incinérations et modifie radicalement les comportements et la philosophie de la vie. À l’autre bout du livre, la sixième et dernière modification de notre époque n’est pas sans nous ramener à ce cas : un sérum de jouvence infaillible fait rajeunir sur commande tous ceux qui le souhaitent non sans créer des bizarreries cocasses: il est entendu que vous mourrez mais par exemple sous l’apparence du nourrisson. Alors que redevenez-vous si vous ressuscitez?
    Un autre phénomène agite notre époque : il est désormais possible de changer de nom et pas qu’une seule fois dans une vie. Tout s’accélère et c’est la crise chez les notaires et les généalogistes: même en pleine émission télévisée un interviewer peut oublier le nom de son interlocuteur qui lui-même...Vous ressuscitez, vous avez un autre corps et un autre nom. Quel tohu-bohu!
    Ce n’est pas tout. De nos jours l’échangisme a pris un tour inédit : vous faites l’amour et, soudain, vous vous retrouvez dans le corps de votre partenaire: une seule solution pour revenir au corps de départ, le faire à nouveau. Vous n’imaginez pas les plaisirs, les peurs et les débats philosophiques qui vous attendent.
   
Jusqu’ici tout semble définir notre époque comme le moment de l’expansion désordonnée. La rubrique TOUS LES CHEMINS MÈNENT À ROME, elle aussi placée sous l’égide de Borges (mais d’un Borges inversé), introduit une rupture troublante : les réalités possibles et parallèles (vous êtes en train de me lire mais vous pouvez vous arrêtez : c’est la bifurcation borgesienne et vous ne savez pas que votre double continue (et je l’en remercie) de me lire) pour une raison inconnue sont capables désormais de se croiser, de se superposer pour se joindre. Fait impensable : «(...) les réalités ne se multiplient plus, elles diminuent en nombre et se fondent l'une dans l'autre. L'espace-temps était jusqu’ici comme un chêne qui ramifie ses branches: c'est aujourd'hui l'inverse, un arbre renversé dont le houppier s'amenuise pour finir en tronc. L'infinité des réalités issues de nos choix passés convergent vers celle de notre présent. L'espace-temps se contracte.» Avec parfois des jonctions incertaines, approximatives. On imagine l’encombrement des consciences, des mémoires. On frémit devant cette menace qui pèse sur l’imagination :

    «Si le mouvement se poursuit, ce sont bientôt toutes les histoires du monde qui seront dans nos têtes, l'infini qui s'entassera en nous. Il suffisait déjà au romancier, pour écrire une histoire, d'extraire de sa tête le souvenir d'une réalité possible, où l'un de ses doubles a vécu; mais celui de demain aura plus de facilités encore, puisqu'il en contiendra davantage; quant à celui d'après-demain, il les trouvera toutes. L'imagination sera alors non seulement inutile, mais impossible: toutes les histoires seront à portée de main, déposées dans nos crânes en poste restante. Il n'y aura plus rien à inventer - en tout cas pour le passé. Le seul sujet neuf sera le futur, encore inconnu. À moins, mais on n'ose imaginer pareille mutation, que les réalités se mettent à converger à rebours, et que notre segment de l'espace-temps soit intersecté non seulement par tous les passés, mais par tous les avenirs. C'en serait fini alors de l'Histoire. Le présent contiendrait tout. Venus de partout, allant partout et sachant tout de l'univers et du futur, nous serions comme des dieux, perplexes et désespérés à l'idée qu'il ne resterait rien à découvrir, ni demain ni jamais.» On frémit à ce divin risque.

    La dernière rubrique de NOTRE ÉPOQUE confirme que les fils ne sont pas absolument hétérogènes : nous nous retrouvons dans un espace étrangement en extension comme à Goran mais sous d’autres aspects. Par à-coups, tout s’étend dans les villes (immeubles, quartiers, routes, maisons, chambres): les Champs-Elysées demandent trois heures de marche...Fait anormal:les cosmonautes constatent pourtant que la terre ne change pas : «le globe augmente sans enfler» mais des pays augmentent plus vite que d’autres tandis que la France encore dans la moyenne deviendra de force un état fédéral. Inquiet encore, le narrateur se demande si chacun ne sera plus qu’un atome
gravement isolé de tous mais en même temps la surpopulation tant redoutée ne sera plus un problème. Revoilà venu le temps des audacieux explorateurs.
    Je vous laisse imaginer le marcheur qui rencontrerait ses possibles et repousserait d’autant les limites du monde...tout en gardant un corps de nourrisson et changeant de nom à chaque étape ...Compostelle n’est pas encore gagnée....

    Pareil recueil n’est-il que jeu ? Sans doute mais jeu supérieur que n'aurait pas renier Calvino (1) et qui sollicite le lecteur comme peu d’œuvres en sont capables. Le paradigme de départ étant posé rapidement par Gould ou le narrateur (par exemple : l’espace s’espace), une lecture devient une lutte amicale entre les hypothèses qui vous viennent spontanément et les étapes que propose le texte : vous levez souvent les yeux, proposez mentalement vos possibles, vous suivez les conséquences avancées par l’auteur et vous voyez combien sa logique fertilise votre imagination. Le rendez-vous classique des nouvelles étant la chute, il est loisible de comparer la sienne et la vôtre. Deux mondes s’ajointent et s’augmentent l’un l’autre.

    UNE COLLECTION PARTICULIÈRE est une suite de dix textes consacrés aux livres précieusement conservés  par  Gould. Mais c’est aussi le titre de l’ensemble du volume où figurent  deux textes isolés (Invraisemblable Gould et Schnell ! (un créateur de chefs-d’œuvre consomptibles...)) qui entrent en miroir avec bien des parties du reste de l’œuvre. C’est donc une collection de collections qui vous attend, une réplique contenant en plus grand ou en plus petit telle ou telle pièce, et dans laquelle vous circulerez avec une imagination stimulée et qui vous fera créer votre collection: peut-être entrerez-vous dans l’un des clubs très fermés que fréquente Gould. Voilà le Livre de Mallarmé augmentant chaque jour son contenu et ses formes à coups de transformations qui dépendent de vous.

   Indissociées de la passion, lecture et écriture sont intrinsèquement génératives...

 

 

Rossini..

Note

 

(1) Est-il encore besoin de conseiller COLLECTION DE SABLE (1984/6)au SEUIL?

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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 06:51


 
       OPUS MAGNUM


    «Délivré du mirage de mes rêves utopiques, je tentai, dans un esprit de subjectivité absolue, de mettre à l'épreuve l'authenticité qui affectait ma conscience d'un monde cohérent, sans pour autant porter le deuil de mon identité enfuie. »



    Tel est l’incipit du manuscrit d’un grand et fort roman qui a demandé dix ans de préparation, neuf ans de travail et qui tient en 800 pages. Comment finir pareille œuvre qui semble en expansion? Quel peut-être le destin ultime pour le héros d’un livre-testament, d’une histoire romanesque de l’imagination, d’un roman ambitieux qui serait, avouons-le, en même temps que "la représentation complète de la vie", un peu, tout simplement, la fin du roman en tant que tel en brassant (savamment) du philosophique, du métaphysique, du scientifique et de l’esthétique, qui dirait le présent de l’homme contemporain, sa quête vorace du nouveau, qui effacerait d’un coup toutes les tentatives et tentations politiques, sociologiques et dont la transgression devrait être le fin mot? L’épreuve ne doit pas être  difficile pour un écrivain aussi globalisant. Malgré la séduction du non finito, il faut achever de belle façon une œuvre qui promet d’être sublime, forcément, sublimement majeure.

     Voilà  la situation du héros rédacteur du livre de Michael Krüger (romancier, poète, essayiste, homme puissant dans l’édition allemande), LA FIN DU ROMAN, une nouvelle publiée en 1990 et qui est aussi brève et légère que ce roman de formation en formation (qui devait au moins égaler LA RECHERCHE ou L’HOMME SANS QUALITÉS) est grave.



    Le premier chapitre de LA FIN DU ROMAN laisse penser que tout ira vite : le point final est en vue. C'est décidé: l’écrivain auquel M Krüger prête sa voix fera mourir son héros et ce sera, il lui faut le reconnaître, un bon débarras. Reste à trouver le mode opératoire de la disparition et la phrase qui liquide tout. Le moyen s’impose: la redoutable euphorbe (dite aussi lait-de-loup). Reste à trouver comment évoquer les derniers moments et quels mots ultimes choisir.

 

    L’auteur espère beaucoup de ces instants de mise à mort: outre le fait qu'il a des dettes à honorer, il a vécu pendant tout ce temps avec un double envahissant et compte retrouver la liberté un peu perdue à rédiger patiemment des milliers de pages précédées de notes et de diagrammes préparatoires.

 

   Il a écrit dans une région qui a la séduction de la campagne entourant un lac et dans son ermitage, une masure austère meublée chichement avec des mobiliers récupérés dans les années 50 mais qui a un  magnétisme  qu’il ne trouva jamais ailleurs. Une cabane, des prés, des vaches, l'eau du lac, une colline, un village voisin et une auberge miteuse et sale : ce lieu, lui aussi, a du génie.

 

    C'est vers cette auberge que le héros-écrivain se dirigea quand la décision du suicide au  vénéneux lait-de-loup fut prise : cependant cette disparition enfin programmée posait encore des problèmes. Fallait-il qu'elle surprenne le lecteur ou fallait-il la préparer habilement? Sans compter que la dernière phrase n'était pas encore écrite et, en relisant quelques heures avant certains de ses carnets vieux de vingt ans, il avait eu  conscience de n'avoir pas encore tout dit.  Qu'importe ! Le héros embarrassant allait mourir dans les plus brefs délais. C'était une certitude. Il était temps d'arroser la bonne nouvelle et la bonne décision.

 
 
   DE L'ART DE LA TRANSPOSITION ET DE... LA SOUSTRACTION

 

 



 Notre romancier (au prénom de Karl) tient donc la fin de son livre sans avoir encore trouvé les mots qui parachèveront le grand œuvre.
 
  Jusqu’à ce petit problème de la dernière phase et phrase, tout allait
plutôt bien : la rédaction fut certes longue (avec un blocage vers le cap des 500 pages) mais c'était pour la bonne cause, celle des idées (à n'en pas douter il est un écrivain penseur ou, comme on voudra, un penseur écrivain) et de la composition et finalement son avancée ne connut pas de grands doutes (une fois, tout de même, après relecture d'un chapitre il lui fallut rajouter une soixantaine de pages) tandis que son principe de création était la transposition.


  En effet la rédaction des aventures et des réflexions du héros devaient beaucoup au quotidien de l'auteur puisqu’il avait  toujours pris note de tout ce qu'il vivait, entendait, voyait dans d’innombrables carnets venus de Chine. Mais tout chez lui est traduction, reformulation : avait-il fréquenté les héritières d’un écrivain médiocre (et à l'option politique plus que scandaleuse)? Ce dernier devint l’initiateur du héros. Avait-il connu  des  mystiques grâce à une co-locataire («ci-devant» trotskiste comme il se doit) très introduite dans les milieu des sectes en tout genre? Il avait  tout de suite songé à l’utiliser pour un séjour formateur de son héros en forêt vierge. Il est un écrivain qui fait phrases de tout ce qui le touche: le lac qu’il voit tous les jours devient
, dans son livre, mer (italienne, grecque ou turque) ; il utilise son passage dans une maison d’édition (qu’il aida de façon judicieuse), il recycle ses conversations avec un spécialiste de la régénération des corps et un fanatique des sangsues. Rien n'est jamais perdu: tout doit finir dans et par un beau et grand livre.

  On dira qu’il y a paradoxe : comment faire le roman du monde contemporain en ne quittant pas un coin serein certes mais perdu, une bicoque isolée et en ne fréquentant que les hôtes de passage dans l'auberge du village (comparée à un "marais croupissant") souvent investie de clients qui
, malgré une conversation digne de marins, paraissent  bavarois en l’âme, en cris et en  chants....

  Toutefois jusqu’au moment d'aborder la dernière séquence de son roman, il avait bien cannibalisé et retranscrit de façon heureuse tout ce qu’il ressentait dans ses fréquentations pourtant étroites. Le roman qui mettrait à mort le Roman touchait à sa fin.

  Il reste que depuis sa décision d’en finir quelque chose d’ennuyeux se produit dans son rapport au manuscrit. Ce quotidien qui servait de tremplin à son imagination débordante mais critique devient peu à peu un rappel à l’ordre ou plutôt au désordre. Une vache (son roman doit faire une large place à cet animal) le regarde avec un œil recouvert souvent d’une paupière qui tombe: elle lui remet en mémoire un philosophe affecté du même défaut, rencontré jadis et à partir duquel il avait rédigé de denses chapitres où la question de l’éthique était fortement agitée tout comme celle encore plus urgente de la fin de la philosophie - un classique de l'époque. Résultat du regard glauque de la vache :
avec joie, l’auteur élimine ses onzième et douzième chapitres. Plus tard ce sera la pluie puis une femme qui conduiront sa mémoire et il lui faudra encore renoncer à des passages comiques hautement symboliques pourtant. À l’auberge, un dialogue qu’il aura verra surgir le mot pessimisme, un des axes d'amples chapitres et de grandioses dialogues de son roman et, ce n'est pas rien,  le passage où il fut le plus heureux dans l’écriture. Immédiatement, il se défait encore de quatre-vingts pages.  Le maniement vengeur du coupe-coupe est violent et rapide mais les moyens employés sont extrêment variés (le feu, l'eau, le découpage en confettis - un véritable art de la critique active))  même si le résultat est le même. Dans la nouvelle de Krüger qui en compte cent vingt-trois, à la page quatre-vingt trois, l'œuvre de son écrivain est déja amputée de trois cents pages...Et ce n'est pas fini : les choses s’accélèreront encore, surtout après une aventure un peu forcée avec une servante de l'auberge : il en viendra à éliminer les soixante pages portant sur l’amour comme moteur de l’imagination...

    Devant ce work in regrès où tout ce qui vient vers lui pousse le créateur à détruire des années de phrases immortelles, vous vous demandez ce qu'il adviendra de ce roman et de son écrivain: trouvera-t-il au moins un lecteur? Son ombre le quittera-t-elle? En termes d’astro-physique, allons-nous vers un big chill
(le point final, s'il en est un, absorbera-t-il tout?) ou un big bounce (avec un rebond explosif qui donnerait un coup de fouet sidéral et sidérant?)? Que restera-t-il vraiment ? L’incipit au moins sera-t-il conservé en manière de fossile dans une grande bibliothèque américaine après enchères retentissantes?

   

    Autant le lecteur, au vu des ambitions démesurées du narrateur imaginaire approuve-t-il les différentes amputations qui ont lieu presque sous ses yeux, autant salue-t-il le talent de Michael Krûger, sa légéreté, la vivacité elliptique de sa satire des peintres contemporains, des colloques de philosophie et en général des modes encore dominantes. Il apprécie la mise en pièces de la mythologie contemporaine largement intériorisée par l’écrivain qui croit rivaliser avec Musil, Broch, Fuentes et quelques (grands) autres;il goûte l'ironique portrait d'une catégorie d'écrivains
mégalomaniaques qui ont la nostalgie de la toute-puissance de la pensée et du roman qui pense à grands coups de marteau - assez peu nietzschéens....

   Voilà une nouvelle qui, sans avoir le venimeux et le vénéneux du lait-de-loup et qui, sans vouloir asséner la preuve de la fin du roman, ni celle de l'art, de la philosophie, ni, pour faire bonne mesure, celle  de l'homme, envoie par le fond un roman et une époque boursouflés à l'aide d'un style qui est tout en glissé, touché, coulé...

 

 

  Rossini

 

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 06:06


 


    Quand il rédige LE JOURNAL D’UN HOMME DE TROP, Tourgueniev (1818-1883) est déjà le grand voyageur et le francophile qui sera l’ami des plus grands romanciers français (Sand, Flaubert, Zola, Goncourt). Dans les années précédentes, il a entrepris MÉMOIRES D’UN CHASSEUR, rédigé quelques nouvelles et comédies. Il est déjà célèbre en Russie et dérange quand il fait un éloge retentissant de Gogol. Ce JOURNAL a été publié en 1850 dans LES ANNALES DE LA PATRIE mais imprimé en volume seulement en 1860, après censure. La version française date de 1861, en revue, et de 1863, en livre.

     À quelques jours de sa mort inéluctable, Monsieur Tchoulkatourine (ce nom va importer parce qu'en russe il peut prêter à sourire (1)), décide de rédiger au jour le jour (c’est la dimension de journal intime) le récit de sa vie. Il écrira du 20 mars 18... au  premier avril de la même année...

    Mais après quelques pages où il évoque son enfance entre un père adoré mais joueur et une mère épuisante à force de vertu, le diariste prend conscience que le récit de sa vie ne saurait intéresser quiconque et que finalement ce qui lui saute aux yeux et surtout à l'âme, sous l’assaut des souvenirs, c’est une série de mots synonymes, une expression qui donne le titre de cette nouvelle: "superflu", "surnuméraire", "homme de trop"...

 

 

        Un homme de trop

     Ce titre, ces mots ont un bel avenir dans l’histoire de la littérature et de la philosophie : voilà un petit texte qui annoncerait l’existentialisme (au sens large), ses ancêtres, reconnus ou pas, ses avatars, estampillés ou pas?  À première lecture, on se dit qu'on risque l'anachronisme, que le narrateur a raison de refuser la philosophie, la métaphysique et que ce qui lui est arrivé n’est après tout qu’une lamentable histoire d’amour dont il ne sut se remettre.

        Un journal
     

 

        trouvé après sa mort avec l’ajout d’un dessin et des mots qui ne sont pas de Tchoukaltourine. Tourgueniev ne cache pas l’ambiguïté (et l’artifice) de ce recours à l’écriture quotidienne dont le rédacteur évoque peu, sinon au moment de sa fin, les conditions (il n’évoque que les interruptions dues à Térence, la vieille femme qui l’assiste en tout) ou le décor (le dernier soir on apprend qu'il écrit alors dans son lit et va jeter la plume après l'énoncé d'un poème de Pouchkine). De façon classique, attendue, le rédacteur se veut critique à l’égard de ses capacités littéraires (il reprend des formules des mauvais poètes ou écrivains; il s’accuse de platitude, d’incapacité à rendre l’essentiel d’un moment - tel coucher de soleil en compagnie de Lise - alors que la page est évidemment magnifique)). Pour qui écrit-il, à qui un être en trop peut-il bien écrire? Tantôt il dit n’écrire pour personne, tantôt il se reconnaît un lecteur futur dont il demande l’indulgence. En même temps, il soutient la vérité de ses lignes puisqu’il se présente comme un amateur pouvant «se dispenser d’avoir recours aux manèges ordinaires de messieurs les romanciers». On voit combien le modèle lttéraire le hante : en plusieurs endroits, il a peur de sa sensiblerie, de son excès de sentimentalité. Il veut déchirer certaines de ses pages, il n’en fait rien...Il n'est pas exclu que Tourgueniev ne fasse pas le portrait d'une certaine génération romantique.

 

 

       Une histoire d’amour

  Parti pour raconter sa vie, Tchoukaltourine comprend vite que le temps presse et que le récit de son existence vide n’a pas vraiment d’intérêt. À quoi bon écrire un journal de trop narrant une vie de trop? Un épisode va lui servir de preuve à sa théorie de l'homme en trop, "de la cinquième roue du carosse". Ou du cheval de trop attelé et qui souffre inutilement.

    Dans l’ennuyeuse ville de O (il est justement en train de mourir dans le village d'O (O à valeur circulaire symbolique, O qui résume sa vie)), il s’est un jour énamouré d’une jeune fille de 
17 ans Elisabeth (Lise) Ojoguine dont il fréquente assidument les parents au point de croire faire partie de la famille. Pendant trois semaines il va supposer que son amour pour Lise est partagé ou le sera vite. Survient un beau prince pétersbourgeois (dont il fait un portrait honnête  de double idéal mais, par là même, honni): ce qui, en Lise,  semblait s’être ouvert pour lui sera en réalité (par un décalage de hasard) destiné au noble de passage. Notre pâle héros cherchera à se faire remarquer par tous les moyens, se verra contraint au duel qu’il «gagnera» mais qui se transformera en une humiliation supplémentaire (le Prince est seulement blessé et pressé de lui pardonner) et, quand le noble abandonne Lise sans lui avoir rien promis, Tchoukaltourine se voit haï de la jeune femme et remplacé, si on peut dire, dans son cœur, par le brave et insignifiant Besmionkof.

    Un regard en trop?

    Notre malheureux héros a beau s’accabler de reproches, il présente pourtant de belles qualités : s’il ne sait pas agir, il voit clair. Sur lui, sur la société.

    Son observation des êtres est parfois truculente mais toujours très fine : on s’attache à Térence (celle qui ajoutera un dessin etdes mots de trop au manuscrit de son maître....!), au témoin de duel Koloberdaef, on apprécie le regard satirique porté sur la famille de Lise (sa mère"vieille volaille"), sur la petite société de O, ses rumeurs, ses changements d'opinion, ses rites, sa fête - narrée de façon très sarcastique. Dans l’évocation du bal, le portrait de la pauvre fille laide dont il se sert cyniquement est mémorable...Plus profondément, la naissance du désir dans le corps de Lise est admirablement rendue.


    L’analyse rétrospective de son comportement est, elle aussi, d’une grande pénétration : constamment ironique, il se dénigre, se montre sous ses angles les plus méprisables ou ridicules. Sa comédie face au Prince, franchement burlesque, est en même temps une belle analyse de la jalousie. Il a même le sens de l’ironie tragique : le Prince accepte le duel pour un mot de... trop (les Princes N... ne sauraient être des parvenus....).

    Un regard consolateur?

  La nature tient une place considérable dans l’œuvre de Tourgueniev et dans le journal de son anti-héros. Le rédacteur tient un grand compte de la température qui règne chaque jour : nous allons (réellement et symboliquement) vers le printemps et, en alternance, nous avons des notations sur le gel et le dégel qui ont un effet sur son humeur et sa santé. Le jardin de son enfance, de sa «patrie», lieu de fraternité avec un chien, lieu d’un vol jubilatoire, lieu des premiers signes de sensualité est magnifiquement évoqué mais lui qui aime tant les oiseaux, se révèle d’une espèce qui n’était pas attendue : la nature ne comptait pas sur son apparition. Ce n’est pas un hasard si le duel a lieu à l'endroit même où l'émotion de notre héros fut naguère à son comble en compagnie de Lise et si c'est dans un jardin qu'il apprend (de façon tragiquement vaudevillesque) que Lise l'exècre ni si les derniers mots écrits soient une citation de Pouchkine évoquant «la nature indifférente». Ce rendez-vous est lui aussi manqué. Le beau soleil le ravit mais aussi l’étouffe et accélère sa fin.

 

 

    Un homme de trop

    Fait probablement d’époque, ce repli solitaire du héros est surtout présenté comme un fait biographique. Ce n’est pas par hasard que notre rédacteur évoque pour commencer ses parents. Le père a tous les défauts, il est surtout joueur et engage des dettes qui nuiront à l’existence de son fils. Mais il est aimant, humain, émouvant. La mère a toutes les qualités mais elle est sèche, rétive, insensible, répressive. Sous son influence clairement montrée, il a verrouillé son âme, il s’est contraint, par orgueil et amour-propre et peu à peu a choisi l’auto-dénigrement: il ne cesse de répéter quel plaisir il prend à gratter ses plaies ( "(...) ce n'est qu'alors que j'ai su définitivement combien on peut puiser des jouissances dans la contemplation de sa propre infortune"). Pour échapper au goût de la dépense du père, il va se contraindre, se surveiller, se dévaloriser, se mépriser au point de devenir presque muet en compagnie. Il s'est "dompté par sa propre volonté" et c’est dans l’écriture, quand tout est perdu qu’il libère une force, un trop-plein qu’il veut croire vain mais qui rend son destin encore plus tragique car nous comprenons qu’il a trop retourné contre lui son regard (en particulier ce regard méchant qui  aurait initié son talent).

    C'est entendu. Il est un homme de trop et son regard ne porte que sur lui et ne se veut pas exemplaire de l’humanité : son expérience est unique alors que d’autres écrivains ou philosophes  viendront et montreront que c’est là une expérience commune. On nous dit que hormis le regard sur les parents, il n’y a rien d’autobiographique, rien qui ressemble à la vie de ce bon et beau géant russe qu’était Tourgueniev. Admettons. Mais ce regard de trop, cet être de trop ne révèlent-ils pas un verrou privé, crypté en Tourgueniev et, après tout, ne peuvent-ils pas être aussi et surtout la confidence de tout artiste?
 

  Rossini

 

(1) notre édition donne pour ce nom choisi par Tourgueniev une allusion au bas et au crépi...

 


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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 07:36

 

 

  Moins connu que L'homme en suspens (1944), que Les aventures d'Augie March et surtout que le chef-d'œuvre Herzog, la très dense nouvelle qui donne son titre au recueil AU JOUR LE JOUR (SEIZE THE DAY, traduit tout bonnement en espagnol par CARPE DIEM) doit aussi retenir l'attention de tout lecteur du grand écrivain américain Saul Bellow (1915/2005) qui fut accessoirement couronné d'un prix Nobel, le vrai et non celui que reçoit Bech, le héros de John Updike.

 

 

  Sans le clamer avec emphase, sans jamais songer à disserter, sans donner d’exemples qui seraient exemplaires, Bellow a l’art de croiser des enjeux philosophiques fondamentaux: dans SEIZE THE DAY comme dans d’autres romans, sourdent, entre autres, les questions de la responsabilité, de l’autonomie, de la décision, de la conscience divisée et passive, des limites entre folie et raison.
     Mais c’est le sinueux du récit, sa tension extrême qui vous y mènent. Ici, il a choisi, avec une nouvelle, la petite forme insinuante, étouffante. Un lierre qui écrirait. Comme Tamkin? N’allons pas trop vite.

 

     Saisir le jour. Le capter, le capturer, le trancher. Dans ce récit, allons-nous vers le lieu devenu commun, le carpe diem horacien? Vers la célébration du hic et nunc, au jour le jour, comme rempart contre le passé aboli et l’avenir incertain? Il est vrai que le carpe diem en une forme originale, curieuse, intriguante sera proposée au héros. Mais c’est la fin de la nouvelle qui révélera une autre sensation de la saisie océanique du jour. La saisie du jour, la déssaisie tout aussi bien, vient tardivement.

   Un jour entier ou presque. L’histoire de cette saisie du jour se déroule du lever à l’après-midi d’une journée de soleil à New York. Un jour tout de même pas tout à fait comme les autres, celui de Yom Kippour. Jour du jeûne de la parole-entre autres....

 

 

   Un hôtel, quelques rues le long de Broadway, une salle de Bourse tel sera le décor de l’histoire où tout ce qui concerne l'eau, la noyade apparaît peu innocemment.
    Haut de plusieurs dizaines d’étages, l’hôtel Gloriana (aux pâtisseries austro-hongroises délicieuses mais surtout au nom puissamment symbolique) accueille des personnes en retraite qui vivent ainsi dans un quartier fréquenté par de nombreux vieillards. Empruntant l’ascenseur comme chaque matin, un gros homme proche de la cinquantaine (un hippopotame au poil blond ("hummuspotamus" dit son fils cadet), non, plutôt un ours, une sorte de bouddha au «corps trop bien nourri, énorme, indécent» mais non dépourvu de charme) qui lors d’un lointain passage manqué à Hollywood (dans cette nouvelle dramatique, l'audition du héros par l'escroc Venice est du plus cruel comique) avait choisi alors de renoncer au nom d’Adler pour faire de son prénom Wilhelm(1) un nom précédé du très américain et moderne Tommy, descend faire quelques pas dans le hall avant de prendre son petit déjeuner. Frère de Catherine qui se prend pour un peintre, il est sans travail, en conflit avec son ancien employeur (la Rojax Corporation- fabriquant d'objets et mobilier pour enfants, ce qui n'est sans doute pas un hasard), et vit séparé de ses fils et de sa femme Margaret à laquelle il a tout donné depuis quatre ans mais qui veut, pense-t-il, tout lui prendre (y compris le priver de Ciseaux, son berger australien: Wilhelm est persuadé qu’elle ne vit que pour le punir). L’argent lui manque, il joue et perd beaucoup. Il a besoin de calmant et de croire qu’il lui est «possible de découvrir pourquoi il existe». Sans avoir «jamais sérieusement essayé de le faire».


    Il prend le petit déjeuner avec son père (lequel l'appelle toujours, comme depuis sa naissance, Wilky et non Tommy), le vieux docteur Adler connu et adoré de tous et détenteur d’une fortune considérable mais bien décidé à ne jamais donner ou même prêter un cent à ce fils dans une mauvaise passe. Une grande partie de la nouvelle rapporte le détail d’une conversation conflictuelle entre le père et le fils, l’homme «qui garde la tradition», et le fils qui «est pour la nouveauté».

 

 

    Le père de Wilkie lui reproche implicitement ou explicitement son changement de nom, son absence d’études, son attitude envers Margeret sa femme, son manque de propreté (attesté par une visite dans sa chambre et par l’état de l’intérieur de sa vieille Pontiac). Il met en cause sa conduite, son infantilisme, sa complaisance dans le malheur, sa fuite devant les responsabilités. En gros et plus prosaïquement, il veut une vieillesse paisible après avoir passé une vie de luttes où gaspiller ses chances n’était pas permis.

    De son côté Wilky est aux abois (beaucoup de traites à payer) et trouve que son père est d’un égoïsme cruel : il souffre de son indifférence entêtée. Il revient régulièrement à la charge comme en ce jour qui nous occupe en lui demandant de l’argent: cet argent à ses yeux représente bien plus qu’une somme matérielle mais il bute comme toujours  sur l’intransigeance du docteur Adler.


   Entre les deux hommes rôde un personnage fascinant, très bellowien lui aussi: un homme au visage inexpressif mais au regard hardi, habillé richement mais avec mauvais goût, qui parle sans cesse, argumente de façon étonnante, raconte, analyse, interroge : le docteur (titre que met en doute le docteur Adler) Tamkin. Ce bavard, ce thérapeute, ce conseiller, ce lecteur de Korzybski (bien oublié aujourd'hui), Aristote, Freud, Sheldon, des grands poètes ..a tout fait ou presque, y compris des poèmes. Ainsi lit-on:

«Quelques jours avant, Tamkin avait laissé entendre qu'il avait été, dans les bas-fonds, membre du Detroit Purple Gang, directeur d'un hôpital psychiatrique à Toledo, collaborateur d'un inventeur polonais sur un bateau impossible à couler. Il était aussi conseiller technique à la Télévision.» Ce ne sont que quelques épisodes de sa vie. Il a soigné en Egypte, il s’occupe d’une épileptique et de son frère ...

     Ce joueur en bourse, en plaçant l’argent Wilhelm sur le saindoux et le seigle et en dialoguant avec lui,  semble tenter de le libérer :  il est une autre figure paternelle, celle d’un père qui parle, qui jongle, calcule, invente quand le vrai père semble crispé sur une position intangible. Wilkie est ainsi entre le sévère et le mobile. Entre le rigide et l'ondoyant. Entre l’homme qui veut le calme du silence et le volubile C’est Tamkin qui fait en partie résonner le titre : en effet il demande à Wilky de se concentrer sur un objet présent, hic et nunc et de s'arracher au passé comme au futur.«Mon efficacité s'accroît lorsque je n'ai pas besoin de l'argent. Quand je fais cela par amour. Sans récompense financière. Je me dérobe ainsi à l'influence de la société. Surtout à celle de l'argent. Ce que je recherche c'est la récompense spirituelle. Amener les gens à vivre dans l'ici et le maintenant.  L’univers réel. C'est-à-dire la minute présente. Le passé ne vaut rien pour nous. Le futur est plein d'angoisses. Seul le présent est réel... l'ici et le maintenant. Il faut le saisir.»

  Une des beautés du livre tient dans ce personnage de Tamkin. Qui est-il ? Bellow multiplie les pistes et entretient à plaisir toutes nos questions, tous nos doutes : est-il un génie guérisseur aux théories mirobolantes fondées sur le couple conceptuel de la destruction et de la construction qu’il défend avec une subtilité sidérante? Est-il un  poète de la psychologie comme il le proclame? Penseur de l'âme fausse, est-il son plus grand acteur? Est-il un mythomane, un risque-tout, un escroc hypnotiseur ? Est-il le grand mystificateur, celui qui saisit chaque jour la chance de faire une victime et de prouver emprise et empire? En la question de la culpabilité innocente et imposée, tient-il la vérité ? Est-il diabolique ou faiseur de bien? Théoricien de la parasitologie, en est-il aussi et surtout le premier paraticien? Est-il fou ou n'est-il au fond qu'un simple et pitoyable charlatan qui trompe des êtres fragiles? Heureusement, la fin n'abolit aucune de ces questions.

 

   La beauté sombre de Tamkin dépend aussi du personnage de Wilky et Bellow est à son meilleur quand il s’agit de descendre dans le psychisme torturé des êtres.

     Tout Bellow est dans la mobilité et Herzog le prouvera bientôt dans son œuvre. La conversation houleuse entre père et fils, les dialogue entre Wilhelm et Tamkin sont fondés sur cette instabilité, ces mouvements infimes de torsion, de contorsion, de rétorsion qui dominent conversation et sous-conversation...  Wilky attend tout et n’attend rien : profondément passif comme nombre de personnages bellowiens, il ne veut pas parler et il parle abondamment et laisse évoquer devant des tiers presque inconnus sa vie privée. Il ne veut pas faire mal à son père mais s’emporte, s’acharne, le prend au cou. Il accuse, il s’accuse. Il veut la paix mais fait la guerre sous des formes sournoises. Il demande sans demander, il demande en croyant demander autre chose. Il injurie et s’injurie, se traite de tous les noms (Ane! Idiot! Sanglier sauvage! Mule bornée! Esclave! Hippopotame pouilleux et fangeux!»). Il s’emballe, tombe parfois dans le mimétisme. Il gobe tout et se traite de con. Il souffre, se lance dans des débats qui le font encore plus souffrir. Il finit par approuver celui qui semblait le persécuter une seconde avant.


    Le narrateur épouse cette mobilité et ces multiples «canaux de pensées» et de paroles : il passe d’une conscience à l’autre, d’une voix cachée sous la voix bavarde, d’une identité fausse à une autre plus secrète mais difficile à cerner. Il note des détails (un objet, un problème d’élocution (le bégaiement), Tamkin sans chapeau, un cigare qui brûle) qui imposent leur nécessité, en particulier dans l’évocation du corps vite étranglé, suffocant, congestionné de Wilhelm. Mais dans ce qui semble suivre les aléas d’un conflit chronique, ce narrateur construit peu à peu le jour translucide de ce jour qui, définitivement, ne sera pas comme les autres. Tout dans ce tourbillon est agencé en fonction de la fin : guidé par de discrètes allusions, par quelques surgissements de la mémoire (et des pages poétiques dont celles de Milton), par l’élan océanique qui saisit Wilhelm soudain amoureux universel ( «Et dans ce tunnel sombre, dans la hâte, la chaleur, l'obscurité qui défigure et transforme les nez, les yeux, les dents, en fragments monstrueux, tout à coup, sans qu’il l’eût cherché, un amour universel pour tous ces êtres imparfaits, et sinistres, éclata dans la poitrine de Wilhelm. Il les aima, séparément et en bloc, il les aima passionnément. Ils étaient ses frères et ses sœurs. Il était lui-même imparfait et défiguré, mais quelle différence cela faisait-il, s'il était uni à eux par l'embrasement de l'amour. » Lucide comme toujours il s’interroge: « Ce même après-midi, il n'avait pas fait tellement cas de cet élan de bonté et d'amour. À quoi cela revenait-il finalement? C'était une de nos facultés comme les autres et il était fatal que l'on eût de pareils sentiments involontaires. C'était une autre de ces choses souterraines. Comme une érection inattendue. Mais aujourd'hui, jour de réflexion, il y songeait et se disait: «Je dois revenir à cela. C'est la bonne solution et cela ne peut que me faire le plus grand bien. C'est quelque chose de très grand. Qui touche à la vérité. »), le lecteur alerté est inquieté par autant d’indices : il s’attend à une noyade que préparent des larmes abondantes.

   C’est alors la fin redoutée mais profondément surprenante: Wilhelm, enfin seul dans le flot new yorkais, se retrouve poussé vers un enterrement où il paraît le plus ému alors qu’il ne connaît personne dans la cérémonie et surtout pas le mort. La musique devient mer, se déverse en lui qui "sombre encore plus profond que le chagrin, à travers ses sanglots coupés et ses pleurs, atteignant enfin la satisfaction du désir ultime de son cœur".


    Cette fin qui fait silence comme bien peu d'autres est ouverte. Folie, confusion, effusion, captation extatique, abandon passif, ablution sacrée ? À nous de saisir la complexité inouïe de ce jour, de ces pleurs et de tout ce qui y concourut.


  J.-M. Rossini.

 

 

(1) Avec son élégante discrétion, Bellow fait dire à Wilhelm que son vieux grand-père l'appelait en yiddish Velvel...

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 11:35

    Sherwood Anderson (1876-1941) passe pour avoir influencé Hemingway, Faulkner, Steinbeck, Caldwell - une descendance flatteuse et enviable. Auteur de nombreux romans, il est surtout reconnu pour son recueil de nouvelles,  Winesberg Ohio.

    Ce livre présente un premier intérêt : souvent les nouvelles nous offrent un monde éclaté et des personnages qu’on n’accompagne qu’une fois et pour peu de temps. Dans ce recueil au contraire (un peu comme dans DUBLINERS - la ressemblance s'arrêtant là), les récits concernent tous la ville de Winesburg (1800 habitants) que l’on découvre peu à peu avec son printemps délicieux, sa saison des fraises, son environnement aux petits bois pour amoureux, la rivière qui lui donne  son nom (la Wine), son veilleur de nuit (Hop Higgins), le restaurant de Biff Carter, sa gare, sa grand’Rue, la rue Buckeye, son journal, l’hôtel Willard, le cabaret d’Ed Griffith, la mercerie Winney, ses cafés, son conseil d’éducation, sa banque, son cimetière, son étang des Citernes, la barrière de Trunion. Dans ce décor, les personnages viennent tour à tour au devant de la scène pour réapparaître en arrière-plan dans d’autres pages d'un ensemble aux échos très composés. Georges Willard, le jeune reporter apprenti homme de lettres faisant souvent lien en tant que témoin, auditeur ou acteur. La petite comédie humaine d’une ville de l’Ohio plutôt éloignée de Cleveland et où, pour un peu cotoyer l’énergie de quelques-uns, la tristesse domine pourtant largement, y compris les jours de Foire. Au point que, dans ces parages, le rire, très présent, est rarement joyeux : il est souvent qualifié de bizarre. Mais il est bien d'autres choses étonnantes dans ce monde, en principe, sans histoire. A commencer par Elmer, le héros de la nouvelle BIZARRE qui, à force de vouloir en finir avec le regard des habitants, en devient proprement aussi stupéfiant que l'Innocent Mook.

 

       Comme l’aventure d’Enoch intitulée SOLITUDE est plus l’histoire  d’un lieu que d’un homme, WINESBURG OHIO est l’histoire d’une ville aux destins mineurs qui résonnent longtemps en vous.

 

  Si le mode narratif n’est pas d’une grande originalité (un même principe d’exposition préside à beaucoup de textes), d’autres aspects rendent le livre attachant. Et c’est l’un d’eux qui frappe d’emblée à la lecture : nous voudrions rencontrer ces personnages, ce poivrot d’un jour, cette grand’mère héroïque, ce pasteur voyeur, ce docteur inventeur de dieux, cette Helène White, ceux qu’aucun film de western n’a jamais pris en considération. Un des talents d’Anderson consiste à donner à ces silhouettes, en très peu de pages, une épaisseur romanesque. Avec tendresse, avec humanité. Avec parfois un sourire triste.

 

 

  Porte
            Anderson manie peu le symbole quand ses personnages, eux, en ont un usage fréquent, souvent soufflé par la religion. Mais il en est un qui domine bien des épisodes de l’ensemble des récits: la porte. Entrer, sortir, demeurer, fuir, revenir sont des moments et des gestes plus que fréquents et décisifs dans son univers. Le père d’Elizabeth Willard, la mère de Georges le reporter, lui révélera  avant de mourir l’existence d’un pécule: «Cache-le; c'est pour compenser un peu mon échec paternel. Un jour il sera peut-être une porte pour toi, une porte grande ouverte.»
. Compenser, rattraper voilà bien également une autre des portes d’entrée dans ce petit monde qui n’est tranquille qu’en apparence. Il faudra y revenir : le recueil s’ouvre aussi par une porte de quelques pages magnifiques où s’insinue une théorie des grotesques.

  Moments

          Anderson privilégie les moments de basculement, les ruptures, les cassures, les élans retombés qui font, d’un coup, un destin. Mais la petite ville est elle-même présentée dans un cadre historique posé comme une révolution: c’est, après les séquelles de la guerre civile, le passage de l’agraire à l’industriel qui sert d’horizon au livre. On voit venir le passage d’une société presque fermée à la société ouverte du capitalisme: c’est particulièrement saisissant chez cet homme halluciné de dieu, récitant zélé de la Bible, prêt à répéter d’antiques sacrifices, Isaï Bentley (L’HOMME DE DIEU): «Isaï prit l'habitude de lire les journaux et les revues. Il inventa une machine à fabriquer des clôtures en fil de fer. Il comprenait vaguement que l'atmosphère d'anciens lieux qu'il avait toujours entretenue dans son esprit était étrangère à ce qui grandissait dans l’esprit des autres. L'époque la plus matérialiste de l'histoire du monde s'ouvrait, une époque où les guerres seraient faites sans patriotisme, où les hommes oublieraient Dieu pour ne plus respecter qu’un idéal moral, où le désir du pouvoir remplacerait la volonté de servir, où la beauté serait presque oubliée dans l'impétueuse ruée de l'humanité vers l'acquisition des biens matériels, et cette aube des temps nouveaux agissait sur Isaï, le serviteur de Dieu, comme sur les gens de son entourage».

    Ce passage radical, lourd de mélancolies et d’opportunisme n’est que suggéré: on appréciera la fabrique de clôture si parlante.... D’autres moments retiennent d'avantage la plume d’Anderson.

 

    En effet il prête surtout une attention aiguë aux élans soudains (par exemple, l’élan amoureux vite oublié ou contrarié ou encore le sentiment maternel de Louise Bentley qui dure si peu), aux accès d’exaltation (religieuse ou économique comme chez Isaï), aux crises de fureur ou d’enthousiasme (transgressif chez le pasteur). Que dire de Hal dont on parle en ces termes « Chaque fois qu'en relevant la tête, il voyait la beauté du paysage sous la lumière du soleil couchant, il avait envie de se livrer à quelque action qu'il n'avait jamais commise auparavant, de pousser des cris ou des exclamations, de donner un coup de poing à sa femme, ou d'accomplir quelque exploit du même genre, aussi imprévu et aussi terrifiant.»?
    Il est symptomatique de relever que le mot impulsion est un des plus fréquents dans le vocabulaire d’Anderson: enflammé n’est pas rare non plus. En même temps ces élans pour être violents sont le plus souvent retenus, suspendus, arrêtés (l’institutrice), détournés et ils travaillent les corps et les esprits ou ce qu’il en reste. Le bovarysme règne aussi alors dans les communes du Midwest... Comme on sait au moins depuis L’EDUCATION SENTIMENTALE et comme le pressent même le jeune reporter Willard, ce n’est pas seulement une originalité féminine....

 

  Un des moments les plus tristement mémorables se situe dans l'avant-dernière nouvelle (SOPHISTERIE): Georges Willard et Helen White y "[frôlent] la seule chose qui, à l'âge de la maturité, rend possible la vie des hommes et des femmes dans le monde moderne".

    Folie

    Dans cet univers plutôt paisible, les éclairs d’élan s’ajoutent à la présence obsédante de la folie. Ce ne sont pas seulement les crises maniaco-dépressives d’Elizabeth Willard, les délires bibliques d’Isaï, ce n’est pas uniquement le retard mental des innocents comme Mook ou Turk Smollet ou la volonté suicidaire du vieux Windpeter se jetant avec son attelage dans une locomotive  : c’est, entre autres Joe Willing qui voit le Feu partout : « Sortez votre carnet de notes, commanda-t-il. Vous portez dans votre poche un bloc-notes de petit format, n'est-ce pas? Je sais que oui. Eh bien! notez ceci, à quoi j'ai pensé l'autre jour. Considérons la décomposition. C'est du feu. Elle consume le bois et les autres choses. Vous n’y aviez jamais songé? Non, naturellement. Ce trottoir et ce magasin de grains, ces arbres là-bas au bord de la rue, tous sont en feu. Ils se consument. La décomposition, voyez-vous, avance toujours. Rien ne peut l’arrêter. Ni l’eau, ni la peinture. Si une chose est en fer, alors quoi? Elle se rouille, voyez-vous. C'est du feu, cela aussi. L'univers est en feu. Lancez vos rubriques dans le journal de la manière suivante. Mettez en manchettes: "L'Univers est en feu". Cela attirera l'attention.».

 

   Parole

 

        Une des manifestations alarmantes, un des éclats qui hante le plus ces pages, ce sont les crises de la parole. Que de personnages  muets ou contrariés dans leur élocution qui soudain se mettent à parler, devenant débordement de lave verbale! Dans l’épisode d’Enoch Robinson, le narrateur a tendance à assimiler ce trait à l’influence des villes et il en fait presque un principe de morale esthétique mais on peut parler d’une fascination pour toutes les poussées logorrhéiques : celle de Louise qui, pour une fois, se met à parler à son fils, celle du docteur Parcival qui voit le Crucifié en tout homme, celle même de Georges Willard «hypnotisé par ses propres paroles» dans LE REVEIL, celle de Joe Willing, semblable à une crue, celle qui pousse Enoch vers l'isolement.

 

   Solitude

     C’est l’état qui domine la plupart des destinées et, pour beaucoup, c’est comme une condamnation inexplicable. Solitude d’Alice Hindman oubliée par Ned et qui cherche le réconfort dans la foi et qui trouve un jour l’audace de sortir nue dans la nuit mais ne rencontre qu’un vieux sourd; solitude de Wash Williams trompé par sa femme et qui se cramponne bêtement à la misogynie ; solitude d’Elizabeth atténuée par ses conversations avec le docteur Reefy. Les images de murs, de barrières, de clôtures, de cercles infranchissables émergent fréquemment dans ces pages : «Il lui semblait qu'entre elle-même et le reste de l'humanité se dressait un mur, qu'elle se tenait au bord d'un cercle de vie doux et tiède, mais très étroit, qu'il fallait élargir et rendre accessible à autrui». On comprend alors facilement que l'alcool ou les tentations et les tentatives de fugues et de fuites soient aussi nombreuses aux tournants de ces récits...

 

 

      Tandy

    La nouvelle qui porte ce titre est, dans sa brièveté même, exemplaire et représente en condensé bien des richesses du monde d’Anderson. Une enfant; un père qui la néglige et passe son temps à vociférer contre dieu; un alcoolique venu de Cleveland soigner sa passion éthilique qu’il juge avilissante et ne parviendra pas à  soigner. Une inattention chez le père, une lucidité sur la femme, l’amour et l’homme qui ne sert à rien ou pire, persécute le nouveau venu à Winesburg, une rencontre à peine esquissée entre deux personnes trop séparées par l’âge, un mot, Tandy qui est «plus que l’homme et la femme» et dont l’étranger baptise presque l’enfantqui  revendiquera le nom devant son père : «je veux être Tandy. Je veux être Tandy. Je veux être Tandy Bard », cria-t-elle, en secouant la tête et en sanglotant, comme si sa force juvénile n'était pas suffisante pour supporter la vision que les paroles le l'ivrogne lui avaient apportée». Sans pathos, le déchirement et la résolution d'un instant. Le don de l'ivresse qui pourtant condamne le généreux.

 

 

   Le livre des grotesques

 

 

    Voilà donc un recueil qui ne cherche pas à révolutionner la littérature ni l’art de la nouvelle mais qui rend sensible à l’insignifiance morose, aux écarts, aux dérèglements éphémères, aux vies écrasées par presque rien. Un livre précédé d’une magnifique fable en guise de porte ouverte sur ce qui habite les cœurs et nourrit la lanterne magique d'un vieil écrivain. Forcément, un moment donne le diapason à tout ce qui attend le lecteur : celui de la vérité devenant masque du mensonge. Ce qui s’appelle alors, à tort ou à raison, grotesque.


 

J-M. R.

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 16:15

 

        Aymé? A jamais suspecté. Vialatte? Outrageusement pillé. Audiberti? Oublié. Même (ou surtout) dans le lycée qui porte son nom et qui n’a jamais eu de place ou d’argent pour construire une salle de théâtre. Lycée au sinistre masque sis avenue du président-Wilson, avenue menant (de boutiques de sourds en boutiques de mal-entendants) à la  place Général-de-Gaulle.... Ce qui l’aurait sans doute fait bien rire.

        Relisons un livre modeste d’une grande œuvre mineure. Et, à notre tour, rions « à se tordre, à se retordre, détordre et retordre».

        Le sujet et l’heure sont pourtant graves dans le premier texte, LA FIN DU MONDE. Même si autour du héros, Julien-Jean-Joséphin Lesaleur, tout le monde rit. De qui, de quoi rit-on? Du héros narrateur, un homme d’un puissant et confortable conformisme qui l’a toujours réconforté. On rit à son bureau, dans la rue. Le taxi veut lui payer la course. Plus grave : le vent détruit beaucoup et dénude bien des corps. Un soldat gardien de la caserne de Courbevoie (soldat en molletières mérovingiennes évidemment) n’a pas de dos...Le narrateur survivant s’interroge : est-il fou?

        Pendant que tout s’effondre autour de lui sous l’effet de pistolets dissolvants, et bien avant THE TRUMAN SHOW, il acquiert la forte conviction qu’à l’instar du monde mallarméen fait pour aboutir à un beau livre, le monde depuis l’origine est une immense complot farcesque destiné à encadrer dans une habile «potemkinade» sa modeste mais auguste personne. Lui, «l’indigène ultime». Au milieu des décombres, il sait qu’il est seul mais depuis toujours. Tout a constamment été joué pour lui : même (c'est dire !) sa «longue querelle avec le capitaine Cornevault» dont il semble «encore recevoir au visage son souffle de vermouth et de carie».

    Quelle est la fin de cette fin du monde? Vous verrez quelle résistance est celle de notre héros et comment un fer à repasser le sauve du Salut facile d’une absorption passive dans une mare de lait et dans un chœur sirupeusement archangélique et diablement œcuménique.

 

      Comme il se doit, après cette fin du monde, il est encore possible de suivre les aventures édifiantes de ce cynique  de Tarquin qui connaît soudain l’amour (FLAVIENNE, oui, Flavienne Gordolon - le réalisme nominaliste d’Audiberti est imparable) ou encore, dans LE VIVIER, celles de Pierre, homme politique d’envergure, auteur d’un livre sur l’agriculture, d’un opuscule sur le statut commercial des forains et adhérent du parti spiritualiste rural (et non de son opposé et intransigeant rival, le parti réaliste actif si agressif sous les préaux municipaux), séducteur hanté par le vieillir et le «concret-métaphysique» et qui se retrouve dans une manifestation peu faite pour sa notoriété mais bien faite pour confirmer ses talents coupables pour la séduction et les questions métaphysiques posées dans un contexte rural ou suburbain («l’ourlet des villes»)....   

 

 

       Pour ceux qui, paradoxalement, découvriront Audiberti par cette fin du monde, c’est avant tout une langue qu’ils voudront apprendre et rêveront de parler pour saisir l’étendue d’un univers dont la surprise est le principe vital. Chez lui les alliances de mots crépitent («la claire loi sombre du monde»); la tautologie («il regarda sa montre. Il était dlix-neuf heures cinquante quatre. Les événements se produisent à une heure irrécusable, irremplaçable, - l'heure à laquelle ils se produisent.) ne s’embarrasse de rien mais rebondit pour vous piéger («Quand il s'en produit un et que, par suite, il n'aura plus à se produire, on est un peu soulagé, non? de ce qu'il reste moins à faire au devoir du monde»); le zeugme vous alpague au détour d’une phrase; l’énumération vous donne le sourire pour la journée; l’asyndète semble spécialement inventée pour cette fin de monde; la «comprenure» ou la tripaille côtoie la chanson des rues aussi bien que le vocabulaire le plus recherché et la description la plus bariolée; le flux de conscience charrie tellement de choses qu’il vous donne un vertige prolongé de bonheur. Les formules sont époustouflantes de légèreté incisive : « Il l'accompagne, certes, mais en silence comme l'homme la femme, dans l'encyclopédie, aux pages de l'anatomie»; «toujours l’amour empêche d’aimer»; «le bonheur le mangeait en dedans»; «son désaveu, non pas de la vie, mais de vivre»; «nul baiser n’atteint l’os» «comme une flèche de bonheur». Mais il suffit de lire. Lire Audiberti c’est être au commencement du monde.

 

    Cependant ce chatoiement de l’étoffe-langue ne doit pas plus tromper que cette impression de vitesse et d’énergie qui saisit tout lecteur de l’auteur d’ABRAXAS : la phrase caracolante vous emporte mais en vous éclairant par des jeux kaléidoscopiques qui tout à la fois masquent gaiement et révèlent pudiquement un souci profond.

    Voilà pourquoi c’est une chance que de commencer par ce recueil qui contient en son ouverture italique du VIVIER une description qui se révèle blason : Audiberti y condense son art, sa poétique et sa «pensée». Dans le gluant vivier, poissons et poissonnes virevoltent, s’approchent, disparaissent comme assassinés et engendrent une langue faite d’irlande ou de sardaigne, de couleurs qui viennent de naître pour vous comme pour « ce zig-zag tango». Une idée toutefois surnage: tout change mais, sous les chatoiements de l’instant, une mécanique des espèces se reproduit (ce qui donnera plus loin dans la nouvelle : «Il sait qu'il serait facile mais, en même temps, commode, par trop, de décider qu'il n'y a que ventre à la mode de Caen, jambes de bois en os, cage soufflante, courge à mâchoires, vulves sirupeuses, chromosomes sulfuriques»). En outre, non loin, dans ce vivier décidément cosmique, une sculpture vous retient.  Et c’est toute l’histoire de Flo, de Mia ou Annelik et de Pierre dans ce VIVIER. Toute la mécanique du monde, biologique, historique, thanatographique (lisez simplement le début d’URUJAC et le legs de la colonisation espagnole) qu’Audiberti admet mais qu’il a décidé une fois pour toujours d’ensorceler sans se prendre pour autre chose qu’un démiurge de l’instant créant «sous le regard sans regard de la poissonne immobile sculptée».

 

Vite, lisons, relisons Audiberti, rejouons-le ! Enfin!

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 09:17




        Quelle que soit l’époque, le roman et la nouvelle ont toujours eu un certain rapport aux délaissés, aux réprouvés, aux déclassés, aux perdus, aux perdants. Après la massification et la normalisation techno-publicitaire, de nombreux écrivains ont encore plus rapporté ce qu’il en est de la dépossession urbaine et suburbaine. Lorie Moore (Américaine née en 1957 et qui fut un temps enseignante et obtint de nombreuses récompenses)) s’inscrit dans un mouvement de romanciers et nouvellistes qui ignorent héros et anti-héros pour s’intéresser à des êtres, parfois des anonymes (indiqués seulement par des chiffres: ainsi dans la première nouvelle, Garçon Numéro Un ou Deux) aux vies sans relief, abîmées, déglinguées. Avec son roman ANAGRAMMES et ses nouvelles DES HISTOIRES POUR RIEN, VIES CRUELLES (LIKE LIFE) est sans doute le recueil le plus connu d’elle dans lequel on parle sans cesse  du vrai, de la «vraie vie».

 

 

         Des «gens». Des inconnu(e)s, des hommes et des femmes qui pleurent souvent ; des "intellectuels" (un prof de religion, une prof d’histoire américaine qui côtoie un peu un prof de sciences politiques, un consultant en informatique), des artistes sans avenir, souvent sans talent (un écrivain de théâtre (élu «le troisième meilleur écrivain prometteur de théâtre de moins de trente ans» qui refuse les concessions et se fait berner par un homme de séries télévisées), une poétesse qui fait des lectures publiques dans la «cambrousse», un peintre qui ne vend pas), un candidat en politique, une chirurgienne, des couples, des êtres qui croisent des prostituées, des rosies, qui ont bien des chansons en tête, qui voudraient ou «se forcer à choisir l’amour comme une croyance, une foi, un endroit, une boîte contre laquelle son cœur irait battre comme un revenant dans la maison», ou  se libérer de l’amour, du désir ou bien encore, qui quittent celui ou celle qui pourrait leur convenir. Des maris qui vont bientôt se séparer de leur épouse(promis), des personnes qui s’inventent des aventures, qui  fixent beaucoup au travers des fenêtres et attendent tout du facteur. Une mère qui s’attache à un vague ami anglais de sa fille, lequel tient un registre de toutes les dingueries des Américains. Des gens tellement insignifiants qu’ils peuvent prendre l’avion sans risque : il se maintient en l’air grâce à leur insignifiance...     

 

 

   Noir et blanc radiographiques. En lisant Moore vous entrez dans une musique aux couleurs sombres. En basse continue, le morose, le sinistre, l’amer, le triste. Avec quelques variations soulagesques entre noir et noir, quand bien même (ou surtout quand) telle femme est toujours vêtue de blanc. Au mieux, quelques flaques de sang près d’un abattoir ou d’une chambre froide. Une image définit bien ce qui est visible dans ces pages radiographiques : «Le moniteur était en place et les intérieurs de Zoé apparurent sur l’écran dans tout leur vide gris et sinueux. Ils étaient marbrés dans les teintes de noir et de blanc les plus fines, comme la pierre dans une vieille église, ou bien une photographie de la lune».

        A peine. Sur ce fond nocturne, dans ce flux d’encre noire  émergent pour quelques instants, sur quelques pages,  des notes qui vous touchent avant de disparaître très vite. Notes de vies qui imposent un rythme inédit. Vous êtes arrêté, en suspens, devant une phrase. Vous croyez à une ouverture (ouvrir est un mot obsédant chez Moore), à l’esquisse sinon d’un blanc, au moins d’une touche lumineuse comme Mary qui se souvient de la collection Harlequin. «Un bout d’enfance (...) purificateur et revigorant». Par instant, une comparaison rend cet univers enfin presque respirable. Vous ne voulez plus avancer. Vous croyez au bonheur de la marche vers la Cinquantième rue, "qui fait s’ouvrir votre cœur et permet à toute la ville de s’y précipiter et d’y installer une petite ville». Vous croyez à l’oasis. Comme les personnages, vous croyez aux mots «purs», «innocents». Comme Mary vous croyez à l’élévation mystique née des choux.... Rien n’y fait. L’élan vous pousse. Like life. La bulle éclate. Le noir vous reprend, vous absorbe. Vous voilà comme John Spee tel que Millie se le représente : «Mais elle se prit à penser que John avait peut-être rêvé tellement longtemps et avec tellement de force à cet endroit, qu'il en avait annulé l'existence à force d'espérer. Il est probable qu'aucun endroit au monde ne pouvait résister à un tel assaut d'espoir».

 

 

      Rythme. Un flux donc, constitué d’une continuité de cassures. Une brisure que rien n’annonçait :

« Mary, qu'est-ce qui ne va pas?
Rien », répondit-elle, et elle essaya d'avaler sa salive. Une fois la tendresse disparue il y avait  une accalmie avant la haine, et les choses pouvaient s’y déverser. Il y avait tellement de choses à contenir, tellement de grattements dans le cerveau.»
 
 Des coupures. Des pleins, du vide, des creux («un creux vivant, permanent», le quartier des théâtre de New York), des répétitions. Des «tu ne peux pas comprendre». Des pleins qui suintent. Des satisfactions qui se lézardent vite, «tellement de choses à contenir». Dans une prose minimale, des mots étonnamment hyperboliques (terreur, merveilleux, horrifié). Des tentations, des tentatives, des replis, des surplaces. Des objets, des déchets, des morceaux de viande qui rappellent des ex, «des savoirs prématurés de fillette au cœur déjà criblé de balles».

 

 

         Violence. Quand elle colle les affiches de (son amant) Numéro Un « Mary agrafe parfois droit dans les yeux, comme un cadavre. Et pourtant il ne s’agit-it pas de vengeance». Zoé, confrontée au Midwest s'aperçoit qu'au bout de quatre ans elle a acquis "un pourtour dur, cassant et pointu". Ainsi cette violoniste qui se suicide. Ainsi Zoé qui pousse un peu son nouvel ami dans le vide du haut d'un haut immeuble: "c'était juste pour rire"...

 

Violence de la retenue du style; violence insupportable de la banalité des situations. Et pourtant jamais il n’est question de procès, d’accusation, de mise en cause. Ce qui en accroît la rudesse.

        Like life. Like. Les figures qui hantent cet univers: la métaphore, l’analogie, la comparaison. «Comme une vieille leçon», «semblable à une gare, entre deux trains», «comme si la nuit s’était vantée d’une note en bas de page», «son oreille(...) une créature marine, avec le vent de son baiser emprisonné à l’intérieur», «le visage d’Heffie était comme une lune(1) enneigée à cause de toutes ces choses jamais faites» etc.. On va de chose en chose. D’être en chose ou en lieu. Ou en idée. La nature, les oiseaux, les animaux sont là, échappées poétiques qui donnent à comprendre de façon parfois cruelles. De toute façon on ne sort pas. Le labyrinthe est sans issue. Pourtant un court instant quelque chose a brillé sans que la souffrance en soit levée pour autant.

LIKE LIFE. Comme (dans la magazine) LIFE? Ici et là, ironiquement,  surgit une suggestion quasi-gnostique : bien des êtres vivants seraient un imitateur, un plagiaire, un ventriloque en quête de l’image idéale, la vraie. Il est beaucoup question de cinéma ou de télévision dans ces pages et tous les hommes veulent une Heidi ("avec un décolleté"). Mais la vie n’est qu’un Halloween minable comme celui que vit  Zoé déguisée en os à moelle...

 

Moins qu'ailleurs, l'ironie est tout de même présente dans ces nouvelles. Faut-il aussi  l'entendre dans l'impératif like life ?

 

 

 

 

            N‘évitant pas toujours la grandiloquence du rien, l’a-peu près de la sensiblerie, le pathos du filigrane, Lorrie Moore offre une apocalypse au ras de la seule vie, la vraie dans un style acupunctique qui ne guérit pas mais au contraire aiguise la douleur. Apocalypse minimaliste, ralentie, patiente, dévoilant toutes les attentes, les mensonges, les illusions, les blessures, les violence sourdes, dans une prose qui se veut au plus près de la vie. Like life.

 

  Parions que, comme bien des personnages de cet univers, le lecteur aura tendance à garder longtemps son regard fixe...

 

 

(1) Parmi bien d'autres lieux, la lune occupe une place prépondérante et mystérieuse dans le réel de Lorrie Moore.

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